Un jour indéfini, un vernissage m’ennuie, quelque part en France

Quoi de plus ennuyeux qu’un livre qu’on ne peut même pas feuilleter ?
Un jour donc. Un soir plutôt, je reviens d’un vernissage. Le troisième en quatre ans. Vais plus à ces trucs-là. J’aurais peut-être pas dû y aller. Je suis maladivement timide. Je n’étais pas comme ça. Mais maintenant je le suis. Et voir ces bandes de « piliers de vernissage » vieillir lentement…
Après des années, y-avait des nouvelles têtes, toutes aussi antipathiques. Bon, un vernissage d’une exposition de livre-objet. ça m’a décidé. J’aime bien les livres objet. J’en ai fait il y a une vingtaine d’années. Je pensais bien aimer. J’ai regardé distraitement, salué de vieilles connaissances que je n’entretiens pas. C’est toujours pénible. Quand on ne fréquente pas régulièrement quelqu’un, on n’a rien à lui dire. Pénible. Mais le pire c’est les œuvres. Un regard distrait. Une oreille distraite à la présentation d’un guignol habillé en bourge intello new-yorkais, un brin look réac, presque un déguisement de dessinateur de BD. Les mecs du culturel n’étaient pas habillés comme ça quand je me nourrissais au vernissage. Je comprends vite que ce qui est présenté là date à peu près totalement des années 70. Normal, le livre objet. J’entends quand même une connerie sur la « volonté des artistes, à l’époque, de s’autoéditer pour échapper à la logique marchande ». Comme s’ils avaient le choix ! Pas d’éditeur ! Comme aujourd’hui d’ailleurs, si tu veux éditer un truc qui soit quelque peu original (sans aller voir plus loin) t’es bien obligé de t’autoéditer. Alors le livre objet… Mais les œuvres. Entr’aperçu. J’étais déshabitué à voir ce genre de chose. Ces choses. Ces objets morts, secs, pénibles, abscons pour cacher le bluff, ennuyeux, dérisoire (et c’est un grand quêteur de dérisoire qui écrit ça), rien, presque provoquant la pitié, pitoyable vraiment et qui ne font illusion qu’en servant de prétexte à une micro-cohésion sociale d’une bande de misérables pseudo-amateurs d’art, consommateurs de culture, de participants parce que c’est l’important, d’habitué à on ne sait trop quoi. J’étais persuadé d’aimer, avant. Et là je me suis rendu compte que j’aimais ça à 17 ans. Les livres objets exerçaient une certaine fascination sur moi à cette époque-là, comme les avant-gardes du 20e siècle et les textes de Lautréamont. Mais je n’ai plus 17 ans. J’ai eu le temps de comprendre qu’on ne rencontre pas tous les jours une œuvre d’art, une chose qui vous sidère, qui vous oblige à vous confronter à sa présence et à changer, pour toujours. Pas tous les jours dans une vie et presque jamais. Ces choses imbéciles là – malgré le clergé psalmodiant le précepte de Duchamp (c’était pour se marrer, lui) pour s’assurer qu’ils ont le pouvoir d’introniser « Art » sur décision – n’en sont pas ! Ou si peu. Même les jouets de Richard Long pour qui j’ai le plus grand respect (nostalgie ?) ne sont que des jouets de papier, dérisoire, à peine beau, presque là, mais sans plus, fatigue, lassitude, je m’accroche à sa belle pièce in-situ du Musée Rochechouart vu il y a peu.  Gêné, je m’éclipse dans la salle d’à côté. En voulant revenir courageusement, je m’encombre dans le corps d’un autre, bouchant maladroitement le chambranle. Me voilà nez-à-nez avec le directeur du FRAC en personne. Il est toujours aussi mal rasé. Lui ressemble encore à ce que c’était, un cultureux : un demi-clochard. On rit de s’encombrer ainsi et on se salue. Il est universellement détesté, voir méprisé. Je ne peux m’empêcher d’avoir une secrète sympathie pour ce type. Et le voilà qui glisse à travers l’expo, dérivant entre les groupes sans accrocher. Son regard glisse comme lui, à la manière d’un rapace qui cherche. Encore une fois je le vois seul. Il est seul. Les groupes sont soudés, certains se connaissent depuis 40 ans dans cette salle. Lui est seul. Ce type est imbuvable et cultive l’antipathie, pour je suppose rester à distance de la sociologie locale. Mais je le regarde et il est seul. Je le trouve incroyablement sympathique ce soir. Je disais, il y a quelque temps, que je m’interdisais de dire du mal des FRACs en public – alors que j’en pense pas mal de mal – parce qu’instantanément je me retrouvais l’allié de personnages plus que douteux. Je gardais donc mes critiques pour moi. Et là, là, ce soir-là, je le trouve INCROYABLEMENT sympathique. J’ai l’impression d’être, comme lui, décalé. Je n’aime pas les mêmes choses que lui, c’est sûr, sans avoir besoin de discuter, et il est certain que la discussion est même impossible. Mais il m’est sympathique, voilà, c’est tout. Je sais qu’il sait et je sais ce qu’il sait, je sais qu’il regarde et qu’il est seul ! J’ai été l’ami des autres présents. Ami je crois. Mais je ne supporte plus ceux qui déplacent le sujet de l’Art sur une quelconque valeur d’antiquité, de nostalgie, d’un fétichisme de l’objet fait, de la valeur des matériaux, de la technique et des outils ou je ne sais quoi encore, mais pas plus la « peopelisation » des artistes, le rachat de n’importe quelle merde ou fond de tiroir bien signés, le fétichisme du nom… Et d’un autre côté, les réalisateurs d’idées, de trucs, de systèmes, qui pratiquent ensemble le degré zéro de la création. Je ne supporte plus ça et ça et ça… Plus rien quoi J’ai aimé le livre objet, comme genre, pour de plus ou moins bonnes raisons sûrement.Retour ligne automatique Mais, aujourd’hui, je ne supporte plus ce qui encombre le monde inutilement.

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