Alfred Kubin, victime de la dictature de la réception

Juste avant la tornade de paranoïa collective qui s’est abattue sur les campagnes [électorales] de mon petit pays, je pensais à quoi, déjà ? Ha oui, je venais d’extraire de ma bibliothèque et reparcourir trois petits fascicules d’Alfred Kubin, le dessinateur autrichien, édités par Allia en 2007 : « Le cabinet de curiosité », « le travail du dessinateur » et « ma vie ». Je me suis rendu compte que je n’avais pas vraiment lu « ma vie », donc « sa » vie.

Je ne peux pas dire que j’ai une passion particulière pour Alfred Kubin, dessinateur que je classais instinctivement comme « symboliste tardif », ou pour être plus indulgent, coincé entre “symboliste tardif” et “précurseur du surréalisme”… Un artiste de transition en quelque sorte, coincé entre deux époques, coincé entre deux siècles… La lecture de sa vie, texte rapide mais informatif, m’a permis de préciser mon jugement et m’a, du même coup, provoqué quelques réflexions d’ordre plus générales.

Mon jugement, en effet, s’est nuancé. S’il a reçu un enseignement artistique provincial et plutôt réactionnaire, il eut l’incroyable dextérité d’esprit d’applaudir à l’explosion d’inventions formelles du début du xxe siècle, et la chose est suffisamment rare pour être notée. De plus, ce qu’il raconte de ses processus créatifs, rapport au rêve, rêve éveillé, privilège de la pulsion sur le formalisme, font de lui, en effet, un surréaliste précoce, et ceci même si son esthétique le laisse plutôt ancré au temps de sa naissance.

Son esthétique… justement. Pour saisir, il suffit, comme chacun le fait aujourd’hui, de lancer une requête « image » dans un moteur de recherche :

Ce qui frappe, c’est la très grande cohérence du résultat. Et cette harmonie dans les résultats est venue se heurter brutalement à ma lecture…

Car, si l’on en croit le résultat d’un moteur ou d’un autre, qui reflète aussi bien la sélection d’illustrations d’articles en ligne que de l’actualité des livres et des expos,  Alfred Kubin a toute sa vie fait… la même chose !

Sauf que ce n’est pas ce qu’il raconte… Période colorée, changement d’outils, expérimentation formelle, invention, même, d’une forme d’abstraction (influencée par la vision au microscope), pratique de la peinture… à chaque évocation de sa part d’une rupture de sa pratique, je cherchais sur le web à l’illustrer, avec grande difficulté. Et puis… où sont les centaines de dessins par an d’une longue carrière ?

Pour être honnête,  je suis rapidement tombé sur un site qui présente un ou quelques rares dessins classés par année de production. Une chronologie, maigre, mais déjà plus riche que le résultat premier.

Mais le sujet ici n’est pas qu’on puisse trouver en cherchant, voire en fouillant, mais le contraire : le sujet de ce billet est qu’on ne trouve pas quand on ne cherche pas !

Ha ha ! Malin, oui mais… allez-vous me dire, c’est bien normal de ne pas trouver quand on ne cherche pas, non ?

Non.

Non, car on ne cherche pas quelque chose dont on ignore l’existence.

Non, car il y a une image-identité qui sort immédiatement pour chaque recherche rapide « Alfred Kubin », et cette image, ce cliché « Alfred kubin », vient occulter toute autre identité « Alfred kubin » possible, hors recherche volontaire (en gros, “si on a pas lu son autobiographie” ou une autre biographie savante).

Ce cliché visuel est une image composite, mais si cohérente que cette seule image donne la même impression visuelle que l’ensemble de la recherche visuelle.

Et sa cohérence esthétique ne vient pas du hasard ou de la standardisation de la production de l’artiste, mais est le produit d’un processus de sélection historique complexe. Cette image rétrécie que nous offre le résultat du moteur de recherche n’est pas la synthèse d’une vie ou d’une production artistique, mais bien le marqueur d’une identité plastique historiquement datée, simplifiée, essentiellement composée par les dessins fantastiques de son début de carrière, dessins sombres, clairs-obscurs en valeur de gris, d’une esthétique imprégnée par le XIXe. Une esthétique très reconnaissable qu’il semble avoir progressivement abandonnée au profit d’un dessin au trait (sans évoquer la pratique de la peinture qui n’apparaît presque jamais).

Et ce résultat est si cohérent qu’il se calque exactement avec la caricature mentale que j’en avais. Ce qui est une évidence apparente, puisque cette caricature, cette synthèse personnelle, a été fabriquée par le mécanisme même de sélection qui a produit le mur d’image du moteur de recherche… Mais c’est cette évidence qui provoque cet article, car c’est elle qui m’a mis la puce à l’oreille : puisque le Web sait (devrait savoir) plus de choses que moi, j’aurais dû instantanément être surpris, découvrir…

J’étais devant une relative pauvreté, pauvreté soudain mise en lumière par ma lecture de sa vie, de la chronologie de ses évolutions et ruptures esthétiques.

Cet exemple de Kubin, qui m’intéresse peu par ailleurs, me mettait sous les yeux les conséquences d’un processus global de sélection de la mémoire visuelle, qui distillait la vie complète d’un artiste pour produire cette identité visuelle simple, codée, immédiatement “reconnaissable”.

Nous connaissons très bien les acteurs du marché, galeristes et critiques, et enfin les agents de l’Histoire de l’Art qui “fixent” définitivement l’identité historique d’un artiste. Pour Kubin, ça donnerait rapidement quelque chose comme ça :

“un dessinateur autrichien symboliste qui dans les premières années du XXe siècle a produit une série de dessins fantastiques dans le goût d’Odilon Redon…”

Mais Alfred Kubin lui-même parle des premiers agents du processus de tri et sélection de son œuvre : ses amis qui selon ses errances formelles, le soutiennent, décrochent, s’éloignent, ou reviennent apprécier ses oeuvres. Tout au long du texte “Aus meinem Leben” (Ma vie), on retrouve les traces de la broyeuse collective qui entre en action dès l’atelier et les premières expositions :

“Presque chaque jour, des gens me rendaient visite pour voir mes travaux, mais beaucoup préféraient mes anciennes choses”

“Secrètement, très secrètement je faisais aussi par-ci par-là quelques dessin grotesque pour me détendre et parce qu’une nécessité impérieuse me poussait à fixer les traits de ces figures. Les amateurs montraient beaucoup moins d’empressement à acheter mes oeuvres. Nouveaux doutes !”.

Il évoque ainsi plusieurs fois ces “agents” qui ne sont que des rouages d’un processus général de sélection collective qui se met en branle dès l’atelier, continue dans la galerie, s’accentue par les mécanismes du marché, est fixé (sans exclure les rebondissements) par les historiens et se termine par la sélection algorithmique des moteurs de recherche.

Cette composante morale du premier regard dans l’atelier rappelle la manière dont le genre des bébés est collectivement fabriqué par l’entourage familial. C’est une autre machine injonctive tout aussi pernicieuse, car tout aussi clandestine et inconsciente d’elle-même, qui démarre donc dès le premier regard critique.

Et finis par réduire la production d’une vie à [presque] une seule et unique période et une seule et unique série de dessins.

Évidemment, on pourra me rétorquer que si, ici et maintenant (en 2017), dans le résultat d’un moteur de recherche, on retrouve majoritairement cette sélection-là,  c’est simplement que c’est le moment qu’aura retenu avec pertinence l’Histoire de l’Art, ce moment où il a produit l’oeuvre la plus singulière, la plus remarquable, et qu’ensuite, toute sa vie (TOUTE sa vie), il n’aurait eu qu’une production plus normée, plus anonyme, et se serait sagement rangé dans le lot des imagiers communs…

Peut-être.

En fait, je suis à peu près sûr du contraire… Déjà, le moment choisi comme exemplaire est celui ou il me semble le plus « tardif », mais aussi, et par simple exemple, l’Histoire de l’Art aurait pu aussi le retenir comme un précurseur d’une volonté farouche de « dépasser la nature, tout dépasser » :

« Guidé par le souvenir vivace de quelques grands aquariums dont les couleurs et les formes enivrantes m’avaient fasciné, j’eus d’abord l’idée de paysages sous-marins. Mais cela ne me suffisait pas : poussé par mes sensations contradictoires, je voulais me dépasser moi-même, dépasser la nature, tout dépasser et, lorsque j’eus l’occasion d’étudier au microscope les constructions féeriques de la matière animale et végétale, je fus immédiatement soulagé. Je travaillais sous l’effet d’une passion violente… »

Alfred Kubin 1906

Cette crise esthétique se déroule en 1906… Et même si le cadre social permettant la réception de ça (la chose au dessus) n’existait pas encore (un poil trop tôt), l’Histoire de l’Art pourrait retenir l’année 1906 d’Alfred Kubin comme une date marquante. Ce qu’elle n’a pas fait.

Je ne dis pas qu’il faut le faire, réécrire l’Histoire pour ces machins, mais encore une fois, l’exemple de la manière dont on traite Alfred Kubin en prenant de lui qu’un pan minime de ses efforts permet de marquer la nature arbitraire, chaotique, collective, et surtout non artistique (qualité intrinsèquement artistique / qualité novatrice) de la machine qui produit l’identité des artistes en particulier, et plus généralement l’entièreté de notre mémoire visuelle, aussi “culturelle” soit-elle.

 

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