Antichrist, dessine-moi un arbre, un pont, une maison !

Antichrist, un film de Lars Von Trier, 2009

En 2009, Lars Von Trier présente son nouveau film à Cannes, Festival qu’il affectionne particulièrement, puisqu’il considère qu’il lui est redevable de sa carrière internationale. Son exercice de sublimation du cinéma de genre américain fait scandale, et Lars Von Trier est humilié publiquement par un journaliste hystérique.

Nous étions six, peut-être, guère plus, dans l’une de ces salles de ciné qui semble chaque jour plus anachronique. Et ça commençait rien, assez vide, plat… de ce calme avant les pires tempêtes.

Je l’ai déjà dit ailleurs, mais je confirme, quand c’est fort comme ça, d’une simplicité formelle remarquable, que le sens s’emberlificote avec les symboles, que le vertige prend au bord de l’abîme des interprétations, que pourtant l’ensemble est compact, cohérent, et d’une beauté parfaite autant qu’ironique, flirtant sans sombrer dans le kitch, on est devant un chef-d’œuvre au sens le plus classique, pas au sens d’acmé, mais bien au sens classique, au sens de l’œuvre qui se veut intemporelle, qui inscrit profond les fondamentaux, qui se construit géométrique, dans le roc, confrontation têtue aux formes chaotiques de la nature… Quand on sent bien qu’il faudrait, qu’il faut, qu’il faudra peut-être des livres pour défricher cette terre aussi fière qu’abrupte, pourquoi ne devrions-nous pas dire les choses ? Pourquoi ne pas dire que ce cinéma n’a pas grand-chose à voir, au niveau de l’ambition, et surtout de la réussite, avec ce que font les autres… Comment, en sortant de la projection, un peu K.O., s’il nous prenait l’envie, folle, de se retourner sur le reste de la production mondiale… comme tout semble dérisoire, moche, vide, bête, inconséquent, ressassé, anecdotique, futile… Je le dis encore, Lars est un néoclassique, destin naturel de tout bon avant-gardiste.

Quand on est face à quelque chose comme ça, qui brasse profond, qui fouille, qui s’applique, en couche fine superposée, en mille feuilles, à inscrire son histoire à chaque strate de la culture humaine…

Bon, disons le mot, la forme, c’est un conte, encore. Cette forme compacte, à la fois pleine et tressée de mille entrelacs, sans morale évidente, mais ancrée profond dans la psyché universelle, c’est bien celle du conte, du vrai, qui fini mal, qui prévient les enfants, qui inquiète les adultes, qui provoque les cauchemars, qui fait parler les animaux, qui anime les arbres, qui brasse les archétypes… Le tout étant de deviner, dans cette histoire, qui joue LE petit chaperon rouge….

L’esthétique, c’est avant tout celle de Lars. Et il faudrait noter ici que notre Lars est bien célèbre depuis plus de 20 ans, maintenant, et contrairement aux autres, à tous les autres, qui avec la visibilité, l’argent de la production et la diffusion, finissent tous par faire les mêmes films lisses, propres, aux couleurs pétantes, au maximum que peut donner la technique, aux arrières champ aussi net que le grain de la peau, lui, ne déroge pas de son esthétique, il continue, il insiste, persiste, et signe donc une œuvre. Il reste là, coincé entre cinéma et art plastique, quasiment seul au monde, tout en gardant une radicalité qui le préserve [presque toujours] de l’esthétisme.

L’esthétique, justement, est une pelote d’hommage aussi emberlificoté que les interprétations. Nombre d’autos références (les pommes de l’Eve de ce film sont dans DogVille…)

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et la dédicace à Tarkovsky qu’il faut quand même noter.

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Donc des images, entre animations russes kitchs, c’est vrai, mais aussi un imaginaire japonais, de la forêt maléfique par exemple, contre les vents écolos. Les masses d’arbres mouvants comme un océan (ici maléfique, donc) répondant à la forêt vivante de Naomi Kawase (bénéfique),

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et pour l’arbre mort en totem inquiétant, pourquoi pas Kiyoshi Kurosawa,

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et pour la littérature, un terrible relent Mourakamien, pour les glissements d’un plan d’imaginaire à l’autre…

Mais ça, c’est visuel, seulement visuel, parce que pour l’histoire, pour le film, en fait, la référence, puisque ce film est aussi un film réflexif, encore un, en même temps que l’esquisse d’une étrange archéologie de la psychanalyse, c’est le cinéma américain, le GRAND cinéma, La référence, auquel ce film tout seul, dérisoire et dépouillé de tout, mettant en scène deux malheureux acteurs (plus l’enfant), et deux malheureux décors, double huis clôt symétrique, entre culture et nature, tend un miroir déformant à ce produit culturel dominant qu’on nous survend jusqu’à plus soif.

Ce film est en effet scandé par ses chapitres d’une Tempête shakespearienne, mais une autre superstructure le scinde en deux selon ces quatégories :

– Culture (l’appartement) et nature (la forêt)

– Langage/psychanalyse (première thérapie) et corps/psychothérapie comportementale (deuxième tentative)

– Raison pratique contre monde sensible

–  l’homme souverain (le langage) et la femme souveraine (le corps) (en Adam et Eve, – puisque ce sordide coin de forêt s’appelle « EDEN »)

Etc. On pourrait continuer… pour former un joli chapelet d’oppositions-poncif, voire poussif.

Et c’est ça qui est délicat dans ce film, cette évidente facilité symbolique… car ce n’est pas un film à degrés d’interprétation comme on l’entend généralement, les strates sont bien plus complexes. Non, c’est plutôt un film qui dit le contraire de ce qu’il semble montrer… Ainsi, nous sommes persuadés, tout le long du film, de vivre le deuil de cette femme qui a perdu un enfant, et Lars confirme en nous indiquant ostensiblement que sa douleur est aggravée par une secrète culpabilité.

Cette « culpabilité de la femme », qui est une clef du film…

Nous croyons que ce film parle de ça, ou plutôt montre ça, une femme qui se sent coupable d’avoir mal choisi entre son plaisir et la vie de son fils… formant un couple avec un homme solide qui tente de tenir le cap, peut-être légèrement détaché du drame, mais qui veut sauver son épouse en perdition, et qui pour cela, dérogera de la règle non écrite des thérapeutes, qui ne devraient jamais essayer de soigner quelqu’un avec qui ils ont des attaches affectives. Comme dans les autres films, quoi ! Et la première partie, évocation sarcastique des films psychanalytiques américains, nous induit volontairement en erreur. On se croirait presque chez cette pauvre « Marnie » d’Hitchcock.

En fait, je dis symétrie, mais le déroulement de la thérapie comporte trois phases, et non deux… Les personnages semblent en effet suivre un parcours initiatique régressif, vers l’origine, vers le passée, et vers le passée de la culture, et le passée de la thérapie… Ainsi, notre mère en deuil commence par prendre des médicaments, traitement actuel des maux de l’âme, sur les conseils de son mari de thérapeute, elle retourne à la psychanalyse, avant qu’ils n’essaient les thérapies comportementales dans la forêt, par la confrontation à ses phobies, donc, nouveaux traitements à la mode qui apparaissent ici pour ce qu’ils sont, comme un « archaïsme » qui prend l’homme pour une machine qu’on pourrait déprogrammer, et enfin, le film glisse dans l’univers du symbole, que le couple tentait d’apprivoiser, et nous sombrons avec eux dans le monde du mythe, monde dans lequel des forces anciennes deviennent tangibles.

Pour revenir aux références américaines, ce film est aussi, simplement oserais-je dire, une parodie de thriller, et en particulier des films de Stephen king, comme ces prémisses de l’intrigue, si caricaturale, qui dévoilent l’incohérence des scénarios d’horreur. Imaginons une jeune femme, très amoureuse de son mari, qui le quitte plusieurs mois pour s’isoler dans la forêt profonde dans une vulgaire cabane sans eau ni électricité, avec un enfant en bas âge bien sûr, pour écrire une thèse sur le martyre des femmes sous l’inquisition… Clin d’œil à l’improbable des propositions des thrillers, comme cette intro qui se moque du “pire des drames », ressort des pires mélodrames.

Mais quand je dis qu’il tend un miroir…, c’est à prendre au pied de la lettre. Parce qu’un miroir renvoie une image inversée, et c’est bien un spectacle inverse à celui auquel nous sommes habitués que nous propose Lars Von Trier, et c’est, peut-être, surtout ça qui a choqué nos journalistes analphabètes… En effet, ça ressemble, mais comme le reflet d’un visage est à la fois familier et étrange dans l‘inversion de sa subtile dissymétrie, ce film présente une histoire tout à la fois familière et terriblement étrange…

Parce que, non content de déformer (et d’éclairer) la bêtise des poncifs du cinéma (américain en particulier), c’est aussi à la culture humaine dans son entier que s’attaque ce film… Car les spectateurs de Cannes semblent avoir oublié que Lars est un cinéaste féministe. Il l’est dans chacun de ses films qui montre le calvaire d’une femme, Antéchrist donc, et sa mise à mort.

Encore, dans celui-ci, surtout dans celui-ci, il est féministe, comme me l’a fait remarquer Céline à la sortie de la salle, alors même que l’histoire tente de justifier la conclusion, et ainsi, à la manière d’un « Mulloland drive » Lynchéen, nous avons cru assister au spectacle des tourments intérieurs d’une femme, mauvaise mère, vrai sorcière, rongée par la culpabilité, alors qu’en vérité, ce film trompe l’œil met en scène, en miroir encore, la paranoïa du père, du mari, de l’homme. Le secret du film est là, dans ce qui est dit, tout le long, mais pas montré, comment cet homme, dominant sa femme par le langage, chantre de la raison, en apparence, va finir, lentement, par croire qu’elle est une sorcière, qu’elle est prise d’une folie meurtrière, qu’elle est responsable de la mort de son fils, qu’elle veut le tuer, qu’elle est une émanation de la forêt, qu’elle est le mal, qu’il place enfin en haut de sa pyramide de la peur, qu’il doive s’en débarrasser, et nous allons le croire aussi… Manipulé, comme lui, par…

Parce qu’à la fin, lorsque c’est fini, avant qu’une marée de femme sans visage prenne possession de la forêt, l’homme est soulagé, il sourit presque, alors qu’il vient de tuer sa femme, et le spectateur, qui vient soi-disant de voir un monstre mourir, peut se demander enfin… qui est véritablement coupable ? La femme qui brûle encore, hypothétique sorcière, n’a tué personne, n’aurait pas pu sauver son enfant, n’a pas castré son mari, ne l’a même pas tué… Elle a juste tenté de le retenir, de lui faire porter le poids de sa douleur, le poids de l’enfantement, du fétus mort accroché à son sexe, dans les faits, qu’a-t-elle fait ? C’est bien lui qui a tué sa femme, suivant sa conviction construite sur des indices irrationnels ! Il a tué sa femme, se considérant comme détenteur de la raison, pour des raisons folles, une construction imaginaire, à cause de ce qu’il finit par imaginer de la… nature féminine. Elle s’est trompée de pied en lassant les chaussures de l’enfant ? Elle ne l’a pas empêché de monter sur la table au moment de sa jouissance ? C’est elle qui provoque la grêle ? La chute des glands ? Elle cache ces images horribles dans son grenier-inconscient, que l’homme viole, au passage, avec un imperméable transparent et une échelle dressée… Quoi d’autre encore ? En cela, il perpétue le comportement des inquisiteurs, tous aussi fous qu’ils se croient détenteur du droit et de la raison, tuant des femmes pour ce qu’ils imaginent qu’elles sont.

C’est l’homme qui subit une initiation, c’est l’homme qui va être pénétré dans le mollet (évoquant le mollet enceint des Yanomamis), et va retourner dans le ventre de sa mère (nature) avant d’être accouché au forceps (pelle) par sa femme… Mais pour renaître, il aura dû faire un premier sacrifice. Ce survivant, inversion encore, miroir des survivantes des thrillers US

Voilà donc le miroir de Lars, ce miroir qu’il tend à la culture, ancestralement machiste, aussi bien aux inquisiteurs, à Freud dont il inverse malignement les concepts (Pénétration du père, Castration de la mère, meurtre de la mère), au cinéma, en imposant ce spectacle, comme un hurlement, qui dit, vous mentez, vous mentez tous, la culture ment, la culture dit « la femme tue les hommes », la femme est dangereuse, la femme est « maléfique » alors que la réalité est autre, car dans la réalité, comme dans ce film, c’est l’homme qui fini par tuer sa femme, toujours, encore, aujourd’hui, partout ! C’est un film qui s’insurge contre ce mensonge de l’imaginaire, contre cette contre-vérité, dangereuse au point de manipuler les hommes, puisqu’ils vont tuer les femmes « en prévention », pour se prémunir du danger qu’elles sont sensées représenter, et ainsi, comme dans le film, encore, l’imagerie, la mythologie dans ce qu’elle a de plus universelle, de plus structurale, est un leurre, qui cache, justifie et encourage le meurtre de la femme.

Quoi qu’il en soit, quelle conclusion ? Les frères Coen restent mes cinéastes vivants préférés. Que voulez-vous, on ne se refait pas… Je suis futile, ils me font rire ! Et chez eux aussi, il y a tout, mais le dessert en plus… Mais quand un mec m’étale sous les yeux ses lames de tarots immémoriales, même biaisées, j’ai la décence de ne pas les méconnaître, décence qui a cruellement manqué aux spectateurs de Cannes 2009, qui ont blessé injustement un artiste, en se comportant, ironie de cette petite histoire, en inquisiteur. Avaient-ils été choqué par les deux trois obscénités, ou par les deux secondes de gore ? Ces obscénités n’en sont pas, par le simple fait qu’elles sont justifiées par leur symbolique, et n’ont donc aucune autre finalité que d’inscrire leur signe. Les horreurs, de même, sont des actes à la dimension sacré, complètement inscrits dans le grand rituel qu’expose ce film. Leur finalité, et ça changent tout, ne sont donc, ni l’obscénité, ni la pornographie.

Aujourd’hui, Lars Von Trier est indispensable, avec sa phobie des avions, son camping-car, sa phobie américaine, ses audaces, son orgueil blessé, sa liberté… et peut-être devrait-on le prendre au mot, quand il répond à la bête méchanceté des journalistes présents à Cannes, et peut-être oui, peut-être est-il le plus grand cinéaste vivant…

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