Apparition

Me pose la question de mon apparition sur le réseau. En 1999, j’étais un pornocrate doux, grotesque et humoristique et dans ce web francophone rétréci, où tout le monde finissait par se connaitre très vite, ça avait pas mal marché, aidé par Libé… Ensuite, je me suis « institutionnalisé » en créant un collectif et en jouant au gentil organisateur pendant… ha ! trop longtemps !

J’envoyais chaque mois une lettre humoristique à une liste d’abonnés courageux, qui retrouvait ainsi, avant les bases de données accessibles et les flux RSS, les actus des sites membres de notre collectif. J’étais devenu un gars sérieux du web culturel indépendant. Les CMS et les flux m’ont libéré progressivement de mon esclavage de l’organisation collective. Mais réflexe pris, j’ai mis très longtemps à retrouver mon autonomie d’expression. Il fallait que je perde l’habitude du « nous » pour retrouver le « je». C’est la reprise d’étude qui a permis ça, et webobjet 1.0. J’ai retrouvé ainsi le chemin de la subjectivité.

Aujourd’hui, après avoir expérimenté dans tous les sens, j’ai encore le réflexe de me jeter, de me donner à un nouveau médium, comme j’ai testé dernièrement Tumblr. En janvier 2007, je me suis brulé les ailes dans le blog. Fin 2012, je me suis paumé dans les inextricables méandres de la communication à géométrie variable. En avril 2013, je suis sorti du blog, retrouvant une forme d’écriture antérieure au web. Aujourd’hui, je trempe un orteil un peu partout et nourris plusieurs lieux, à plusieurs niveaux. Je continue sur ma lancée… Mais les textes ouverts, à part celui-ci peut-être, sont de nature différente.

Se pose donc la question de mon apparition sur le réseau. J’ai toujours considéré que c’était une construction volontariste d’un portrait, d’un personnage, personnage imaginaire, qui avait, en fonction de mon humeur, plus ou moins de rapport avec la réalité de ma vie. Le web est une image. Je découvre que je suis entouré de gens qui croient cette image, et que, ha, je vais dire une horreur pour moi, ce réseau, dans sa globalité, devient une forme d’idole creuse.

De la même manière que le marketing web est construit sur du vent, le web est construit sur du vent. Pas la bibliothèque, qui est aussi « vraie » que n’importe quelle bibliothèque. Après tout, la bibliothèque d’Alexandrie était remplie d’idioties, comme toute bibliothèque, comme le web. Non, pas la bibliothèque qui est une forme d’archaïsme sur ce réseau, non, la mascarade c’est le réseau social géant qu’il représente, qui n’est qu’un immense bal costumé. Et le plus drôle, c’est que ce sont les plus critiques envers la dimension sociale de ce réseau qui s’y trompent le plus, prenant tout pour argent comptant.

Avant de s’amuser à mentir, à mentir avec les mots, à construire des simulacres, j’avais consacré ma vie aux images, et avec les outils que m’offrais le numérique, j’ai joué à manipuler des images, pour manipuler des esthétiques, pour manipuler des connotations et des évocations, et j’étais toujours surpris à quel point ça fonctionnait. Alors, gêné parfois de me sentir pris par le personnage, j’ai dû purger ce réseau, pour me purger moi-même. Parfois, énervé, j’avais envie de crier « hé ! C’est de l’art ! C’est pas un reportage sur mon cul ! ». C’est ça, l’art du Web ! Vous oubliez que le web a inventé le dispositif de la TV réalité, que ce dispositif lui est consubstantiel, que ce bal costumé, qui permet des rencontres masquées, soit tu en es victime, soit tu danses ! »
Le web est l’art du web. Tous les participants au web, tous ceux qui ont un compte facebook, participent au grand bal. Tout ça est faux, tout aussi faux que le personnage que s’inventent les ados pour sortir le soir. Regarde donc comment ils s’habillent, se maquillent et se parfument, et va les retrouver dix ans plus tard à la sortie de leur boulot, va voir la vérité du carnaval !

Je teste, regarde comment ça réagit, et je ne parle pas de notoriété, que je ne cherche pas, non, ce que je cherche c’est une compréhension fine, sensible, d’un médium spécifique. Je veux le « sentir », comprendre ce qui se passe. OK. Mais tous les mécanismes sociaux et sémantiques du Web étaient déjà dans le web originel, en germe, et chaque « invention » n’est qu’un arrangement relativement original de ces fonctions sociales et sémantiques réifiées. Alors ? Alors, en ce moment, pour illustrer, facebook récupère les tags de Twitter (ou tumblr) alors même que Twitter l’année dernière s’était inspiré de facebook. Chacun glissant vers l’autre, et donc entrant chaque jour plus en concurrence frontale. Concurrence qui n’existait pas véritablement, à part dans leur esprit, originellement.

Twitter ne fonctionne pas comme facebook, et on n’y fait pas tout à fait les mêmes choses. Donc, si chacun pique ce qui lui manque à l’autre… il arrivera ce qui se passe avec Google+, c’est qu’il est difficile d’entretenir plusieurs réseaux sociaux pour une personne lambda, et donc l’abandon de certains au profit d’autres. Et le choix est simple, on utilise celui où sont ses amis ou relations. C’est le premier critère. Un réseau social dans lequel on est seul n’a aucun sens…

Et moi ? J’ai découvert, la semaine dernière, que facebook ne me manquait pas, mais que j’étais forcé de rouvrir à cause de mon imprévoyance. Je n’avais certains liens pros que par là. Me suis retrouvé tout démuni. Et donc, j’ai rouvert. Mais l’important était ce que j’ai ressenti sans : rien.

Je n’imagine pas pouvoir dire un jour, « j’ai fait le tour de mon expérience du web ». Ce serait présomptueux, et c’est humainement impossible. Mais, je ne surfe plus depuis presque dix ans. J’use les réseaux sociaux très rapidement. Me lasse de tout, et reviens… à la littérature (sur Ipad). Au minimum, il se passe une chose que je n’envisageais pas possible : le web s’éloigne de moi, alors même qu’il va rester ma source de revenus. En fait, c’est mon implication qui s’étiole.
Le gars qui dit ça jusqu’à la prochaine fois…

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