Avida, les idées et la manière noire de Gustave et Benoît

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Contexte personnel

Il y a quelques mois, je suis sollicité pour être jury d’un festival du film amateur. Premier réflexe, je grogne… Vachement sociable. Et puis je vois que le président de ce jury est Benoît Delépine, LE Mickeal Keal de Groland. Coincé. Je dégouline de sympathie pour tout ce que ces gens ont fait depuis des années. J’avais bien entendu qu’il y avait des « divergences esthétiques » dans cette équipe miraculeuse (je garde un bon souvenir d’une trace de cette divergence : un petit feuilleton à mobilette hors ton de l’émission et qui semble aujourd’hui l’esquisse de l’univers des films de G et B).

Si c’est ces divergences qui nous donnent ces films, tant mieux ! C’est vrai, le premier long de (grand)Delépine et (génial)Kerverne, Alltra, est un vache de bon film ! Bon au sens gastronomique, et vache pour celles des sketches Grolandais.

J’ai donc pu rencontrer Benoît Delépine dans un cadre, disons, assez intime pour discuter. Il en était juste à présenter Avida, son nouveau film, aux distributeurs… On a appris à cette occasion qu’il préparait une projection en avant-première au cœur même du Groland en septembre. Chance, j’habite le Groland. Le jour où je me suis souvenu de cette histoire, en ce début septembre, c’était le jour même de la projection. In extrémiste. Canicule d’été indien, climatisation complice du film. Salope de clim !

Esthétique

Image noire et blanche, florilège de nuance et de matière de gris. Plan-séquence. Maniérisme. Relecture du XXe siècle. Postmodernisme… et silence à la Jean Rollin (je déconne).

Histoire

Laurel et Hardy ne se connaissent pas encore. La lutte des classes n’aura pas lieu. Pas la peine, la vitre est blindée. Nous allons où nous allons. Sert à rien de discuter, nos motivations sont incompatibles. Quel monde de merde ! Nulle issue hors le désir du beau. Un truc dans le genre, et dans le désordre… et une goûte de philosophie indienne : pauvre bête, pauvre homme !

Un esprit

Il est rare aujourd’hui que l’humour, la cocasserie, la drôlerie, le burlesque suintent à ce point des différents niveaux sémantiques d’un film. Parfois le cadre s’amuse, la gesticulation du personnage est drôle, un gag survient et d’un même élan, une idée secondaire enchante. Il y a un effet de jeu à facette d’humour qui finit par se perdre en abîme, comme l’avalanche des références culturelles qui dérape vers la noyade du sens.

Une avidité

Je n’avais jamais vu un film ou j’avais à ce point senti quasi charnellement l’avidité des auteurs pour l’Art dans toutes ses composantes, dans toutes ses époques. S’ils me disent maintenant qu’il n’aime pas la photographie, la peinture, le premier cinéma, de Méliès à Eisenstein en passant par… Buñuel, Buñuel et Buñuel, je ne les croirais pas. Sans compter l’évocation certaine des images d’un Bergman ou d’un Tarkovski par exemple. Même l’Art contemporain y passe. La première séquence vaut bien certaines vidéos vues à Beaubourg il y a quelques années.

artoff836Un beau bordel

Il y a ce film burlesque immédiat, qui demande un effort de désaprentissage de toute narration moderne en plan multiple pour se souvenir qu’on peut raconter une histoire en tableau successifs. La difficulté pour un cerveau moderne fainéant, c’est que la majorité des plans d’un film disparaissent immédiatement de la mémoire. Quand on est dans Matrix (qu’est-ce qu’on peu bien foutre dans Matrix ?) et que 15 plans racontent une seule action, le pourcentage de perte est sans importance pour la continuité du récit… Mais Avida, avide de plans-tableau, avide de rendre encore et encore des actions uniques dans des cadres sublimes, fait que chaque plan est totalement signifiant, racontant l’histoire par simple accumulation. À la première baisse de sa garde, on se retrouve perplexe et on se surprend à jouer immédiatement aux jeux des interprétations. On comprend vite que l’on va se perdre et glisser avec les personnages dans cet univers déviant, comme on a arrêté d’impuissance de « lire » tous les hommages qui se télescopent, et se bousculent, et s’entrechoquent.

Un bon plaisir

Je dois le dire, j’ai gloussé une bonne grosse moitié du film, et Céline à côté aussi. Mais nos gloussements de plaisir se sont sentis un peu seuls. Ce film trop plein de facettes, trop avide, ne se laisse pas aborder comme ça. Le niveau premier du récit, l’histoire politico-burlesque, qui peut parler à ceux qui n’ont pas de bagage culturel spécifique, rechigne à l’évidence. méchant film qui transformait mes voisins en enfant plein de questions. Et qu’est-ce qu’il fait le monsieur ? Et pourquoi il fait ça ? Et c’est qui lui ? Le pauvre vieux à côté de moi s’est noyé dans sa transpiration et sa perplexité. ça m’a rappelé mon petit neveu devant Spiderman…
Méchant film ! Je ne sais même pas si c’est un défaut. Normalement, quand je sors, je sais ce que je pense d’un film… Et pourtant, j’en ai vu des trucs ! Et même des machins !
Là, j’étais content. Et j’étais… vacant. Une bulle de vide, de digestion pas terminée, quelque chose que je m’explique pas. Un peu paumé. Je gardais dans les yeux quelques images rémanentes, une ré-interprétation génial de « Mon Oncle », un Kerverne battant l’air avec une branche devant la rotation d’une monstrueuse pale d’usine (?) qui joue les moulins, un profil d’encre de chine du personnage de Delépine qui se « Baconise » le visage au scotch, j’usqu’à l’overdose. La vision d’un immense gâteau de mariage gris, une pomme, des cachets et une mouche… Un florilège de jouissance esthétique, d’inventions, de réinterprétations astucieuses.

Oui, mais

Si je me laisse aller à la facilité, je dirais que les auteurs avaient tellement à rendre, tellement d’admiration, de désir inassouvi, qu’ils ont perdu le film dans leur propre plaisir d’esthète. Et je pourrais me sentir avide à mon tour, en désir frustré d’un film d’eux, de ces deux-là qui peuvent le faire, il le montre, d’un film plus personnel, plus immédiat, plus eux, sans filtre culturel qui noie le poisson. À force de rendre ils en oublient de se donner, de nous donner d’eux.
Si je me laissais aller à la facilité.

Mais c’est pas ça

Ce film est personnel. Ce film ose. Ce film s’impose en ne respectant pas l’académie du moment. Ce film est un autoportrait en double, oscillant entre extrême subtilité, agréable naïveté et pertinence… pertinente. Il est choquant parce qu’il glisse plusieurs fois, comme sa lente caméra, vers une qualité d’immanence qui dépend plus des arts plastiques que du cinéma. Il fait ce qu’il veut, comme il veut, en affirmant avec force, ses goûts, ses discours, son humanité, et les pulsions avides de ses personnages, leurs perditions.
Imposant une temporalité d’un autre temps, ce film accepte son destin : celui d’être culte dés sa sortie, déjà collector. Ce film accepte de ne pas être de cette planète, comme Arrabal, comme Don Quichotte…

À la sortie

Dans la voiture, nous avons discuté avec Céline. Elle avait le même sentiment : Besoin de le revoir… Salaud ! À défaut de faire populaire, pour devenir riche et se déplacer en fourgon blindé, Gustave et Benoît ont fabriqué un piège pour leur public. Salaud ! D’un gâteau trop riche, il en reste pour le lendemain, c’est ça !

Bon

Et bien quelques jours sont passés et le flottement s’est estompé. Maintenant, j’en veux d’autre. Encore. Encore. Avide. J’ai juste un problème : impossible de retrouver le nom de ce film anglais dans lequel des personnages deviennent des armoires…

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