critique

Brèves de Dunsany

François Bon a décidé de traduire et publier sur son site les fictions très courtes, étranges, absurdes et malicieuses de Lord Dunsany (1878-1957), auteur irlandais précurseur de la fantasy moderne et méconnu en France : « 51 Tales paraît en 1915, et c’est la Mort qui y joue, et des idées de fin de civilisation qui nous touchent directement… » Et en effet, ces petits bijoux textuels sont parfois prophétiquement vertigineux !

François Bon annonce qu’il mettra la page à jour au fur et à mesure de ses traductions. Voilà ce qu’il faut suivre ! Voilà ce qui mérite un peu de votre attention, plutôt que plonger avec la foule dans ces grands fleuves qui se jettent si vite dans la mer indistincte de la consommation culturelle !

À suivre, donc, ici :

http://www.tierslivre.net/spip/spip.php?article3980

Pays perdu, Jourde, etc.

Ma lecture de Pierre Jourde commence comme ça : je connaissais l’existence de « la littérature sans estomac » depuis sa parution grâce au jeu mnémotechnique avec Gracq. Mais je ne l’avais alors pas lu, me méfiant généralement des pamphlets. Et cet été, enfin, me passe entre les mains « la première pierre » (2013). Je l’ouvre et dès les premières phrases, comprends que le livre parle d’un autre livre, antérieur de dix ans… Intrigué, car j’aime les livres qui se répondent, j’abandonne cette lecture seconde pour remonter à la lecture première : « Pays perdu ».

Voilà comment j’ai lu Pierre Jourde. Et comme celui-là est plutôt du genre dent dure avec ses collègues, on devrait pouvoir l’être avec lui. Mais non. Non. Non vraiment, sans façon !

Peut-être que, rapidement… oui, mais voilà, je venais de Claude Simon, juste avant, et ma première lecture en fût faussée, parce que Jourde est plus rêche. Mais c’était un biais de perception, par contraste, et cette première sensation estompée, après l’évanouissement des immenses phrases chantantes de Claude Simon, j’ai vu plus précisément la dose de manières de l’écriture de Jourde, une dose qui peut agacer, mais qui fait de ce livre, Pays perdu, un long poème en prose. 

Mais pas que ça.

« Pays perdu » est le genre de livre qui vous fait rappeler que la bibliothèque (et la vidéothèque) du monde grouille de bourgeois bien habillés, des bourgeois bien propres, sans peau et sans les maladies et accidents qui vont avec, sans main et sans pied non plus… sans organes, tout en échanges verbaux compassés, codés, et pourtant ayant la prétention de faire rentrer l’universel par là, ce chas trop étriqué d’une aiguille trop polie. Ce n’est pas général, mais c’est massif.

Ha ! Cette vieille histoire sociale ! Alors, de temps en temps, par le hasard biographique, un écrivain arrive d’où on ne l’attendait pas, hors le cycle parfait de la reproduction familiale ou de l’un de ces destins de « raté de la famille » qu’on réserve à celui incapable de gagner de l’argent à l’international…

C’est ainsi, parfois, que le monde entre en littérature. Mon monde. Ce monde qui, pour moi, est le réel. Ici, plus précisément, celui de mes souvenirs.

Alors oui, chez Pierre Jourde il semble y avoir une tension irréconciliable entre la forme d’une écriture qui lorgne vers celles des grands bourgeois désargentés qui nous racontent si joliment leurs si nombreux non-problèmes, et le monde qui entre ici, ce pays perdu à triple compte, puisque pas seulement géographiquement et temporellement perdu, il l’était aussi pour la littérature, hors la littérature, et qu’il faut un hurluberlu pour l’y faire entrer.

Et qu’il devra le payer, semble-t-il. Mais ça, c’est l’histoire de l’autre livre

Alors, comment vous dire ? Le pays de Jourde perché dans sa montagne est bien plus perdu que les miens, de pays perdus. Pourtant, là-dedans, aucun exotisme pour moi, comme si chaque détail décrit trouvait un ancrage profond et précis, un ancrage longtemps abandonné, brusquement dépoussiéré par ma lecture tardive.

Comme si le pays de Jourde était une forme d’essence du pays perdu, si essentiel que j’ai cette impression vive d’avoir connu ces gens-là, ceux décrits, peut-être un peu moins rustique, à peine, d’avoir connu ces verres croûtés, peut-être un peu moins sale, à peine, ces piquettes, peut-être un peu moins piquantes… Non, ça non, les piquettes, je les ai connus telles que décrit, et elles étaient bien imbuvables ! Ils me sont encore en travers des papilles, de ces verres sales qu’on vous tend d’autorité et qu’il faut boire en tentant de cacher le retroussement instinctif des babines tout en répondant synchro « oui » de la tête à l’impérative question « il est bon, hein ? Mon vin… ».

Oui, ce pays perdu de Jourde est le mien, ou plutôt les miens, territoires, humains, animaux, ingrédients éclatés dans le temps et l’espace de mon enfance.

Alors ? Alors c’est étrange, je suis resté surpris de me retrouver, sans enthousiasme, juste comme une réminiscence neutre, dans un chez moi disparut, effacé, mais qui existe sûrement encore pour d’autres. J’ai approuvé et compris pourquoi et comme Pierre Jourde peuple son pays perdu de grandes figures mythologiques, comment il rend justice à une noblesse des êtres loin des salons, des titres et des médailles. 

J’ai compris la colère à venir et l’ampleur du malentendu. Et l’injustice croisée, de Jourde qui ose fabriquer des figures à partir des êtres, figures sûrement trop grandes pour les modèles, et des modèles qui ne comprendront jamais cet incroyable acte d’amour. Ce malentendu, vu et vécu ailleurs, est une plaie éternelle et irréductible, c’est le malentendu de la littérature.   

J’ai accepté les défauts du livre, un ressassement vers la fin, lu comme une manière de rester encore dans le pays, de s’y accrocher, comme une prescience des conséquences à venir, de sa plus grande perte encore…

Et enfin, j’ai rangé le livre dans le rayon de ceux qui comptent pour moi. Juste.

 

Le blog de Pierre Jourde : http://pierre-jourde.blogs.nouvelobs.com 

 

Istrati ! genèse d’un livre

Le nouveau livre de Golo, « Istrati ! » (Actes Sud BD), est en librairie. C’est un gros pavé bleu gitane, roman picaresque comme on en fait plus, gorgé de péripéties, grouillant de vie et d’esprit, qui renoue avec une longue tradition du récit de voyage et revivifie le souvenir de Panaït Istrati, éternel vagabond comme les aime tant Golo. Et ces 276 pages d’aventures ne sont que le premier tome de cet immense roman des romans d’Istrati sur lequel Golo travaille depuis 2014. j’ai assisté à la gestation de la chose, à la masse difficile à saisir de labeurs, composés de lectures intégrales, de recherches historiques, iconographiques (et un livre comme ça est bien l’équivalent d’une thèse), d’écritures et de dessins en quantité qui dépasse de beaucoup le résultat final.  Tout ça pour le plaisir du lecteur. Et le plaisir est là, j’ai déjà goûté ! 

Pour avoir assisté à cet immense voyage immobile, je ne peux qu’en témoigner à l’aide de quelques photographies : Read More →

Visite de La Maison Russie

Me suis laissé prendre, hier soir, doucement, par le visionnage de « La Maison Russie » (1990), adaptation d’un roman de John Le Carré par Fred Schepisi. Je n’ai jamais lu de livre de John Le Carré, n’ai aucun goût pour les histoires d’espionnage, et n’identifie pas du tout Fred Schepisi… Et ce n’est pas la liste de ses films qui m’aide à comprendre qui est ce gars ? Mais voilà… Je me laisse glisser, malgré le scénar romantique attendu et un encéphalogramme plat, dans de superbes plans touristiques à la limite du reportage. C’est beau, c’est visuellement inattendu, c’est loin des clichés, et c’est assez agréable. On aimerait presque s’éterniser dans ces très beaux portraits de villes. Dans sa fantaisie romantique, le scénario est bien plus crédible que les ramassis de clichés violents qu’on nous sert habituellement sur l’espionnage. C’est sans violence physique, sans violence autre que la pression psychologique sur les personnages, et à ce propos, le réalisateur se serait efforcé de rendre tangible cette oppression et de faire monter un peu la sauce, et le film aurait été remarquable. Il était déjà relativement beau, il aurait suffi de peu, peut-être juste de supprimer la moitié de l’insupportable musique…

Ha si, quand même : Sean Connery y joue comme un pied.

Ha oui, aussi, à peine, derrière, un sujet très très sérieux : comment une bonne part de la haute bourgeoisie américaine qui tirait directement profit de la course aux armements a eu du mal à faire le deuil de la guerre froide…

Blade Runner 40′

Revu Blade Runner, l’original, dans la version… heu… je sais pas trop. Wikipédia dit qu’il en  existe 8 versions ! 8 ? Pourquoi ? Haaaaaa ! c’était donc l’un des premiers films « produits marketing », dont les versions ont été testées sur un public choisi avant diffusion !

Avec ensuite, pour vendre, revendre, rerevendre, la pseudo polémique sur la version du réalisateur ! Ha !

Alors, j’étais dans la salle à l’époque, et j’en ai un bon souvenir, fun, romantique, mais il me semblait qu’il y avait une insupportable voix off ?

J’étais, bien avant sa sortie, un gros lecteur de Dick. Je n’ai aucun souvenir d’avoir fait un quelconque lien. C’était autre chose. Mais j’étais ado et c’était de la SF, et ça me suffisait.

Aujourd’hui, je regarde ça d’un oeil distrait, l’histoire étant lessivée depuis longtemps, et je suis frappé par une chose, LA chose la plus GROSSE du film : C’est juste un pastiche 80 d’un polar 40 ! Juste ça, rien de plus, sans une once d’invention, et la SF y est dérisoire : des voitures de flics volantes, mais juste décoratives, sans rôle, et des androïdes si parfaits qu’on ne les distingue en rien des humains. Sont juste un poil plus forts… La belle affaire ! Et ma cervelle tordue s’est mis à jouer, tout le long du film, calquant sur l’image 80 l’image 40 fantômes, retrouvant les traces du polar classique, remplaçant la SF par des bouts de fictions réalistes équivalentes. Et ça marchait mieux. Et ça rendait le film inutile. Et ça dévoilait sa vérité. Et je suis incapable de le classer au rayon SF, maintenant. 

Une petite voix me dit, « tu le savais. C’était dit, c’était le projet esthétique, avec les contre-jours, les fumées, les ventilos, le look du blade runner… » Oui, OK, mais à ce point ? À ce point qu’il ne reste rien d’autre ? 45 ans plus tard, avec l’éloignement, ce film se rapproche de ses modèles, et vient s’y fondre, tranquille, en « polar tardif » sans originalité. 

(Mais j’aurais dû m’en douter. Je sais maintenant qu’on plongeait en postmodernité, et les autres films qu’Hollywood nous envoyait, à l’époque, étaient tous des pastiches du cinéma 50′)

Noter au passage le changement de sensibilité sociétale : la scène la plus romantique tombe aujourd’hui « sous le coup de la loi » dans pas mal de pays.

Le point éclairant

Un dimanche, partir du Point aveugle de Javier Cercas, chercher le cadre de la citation de Gorgias dans Plutarque (et j’aime Plutarque. Toujours agréable d’y revenir), s’intéresser au premier roman picaresque (dit « premier roman » chez Cercas, mais laissons-lui), découvrir La Vie de Lazarillo de Tormes, le télécharger en diverses versions et se promettre de s’y perdre un peu, zapper le Quichotte pour le jour pour explorer d’autres archéo-romans espagnols, avec Mateo Alemán et Quevedo, baroque concentré…

Et je me demandais… Alors que le roman commence si bien, en opposition quasi marxiste avec la littérature précédente, comment avait-il pu se laisser subtiliser et transformer en roman bourgeois ?

Et ce n’est pas un problème formel, mais de qui porte le récit : qui est le héros.

Quelques années avant « la vie de Lazarillo de Tormes », en Italie L’Arioste écrit un roman, lui aussi, une parodie des genres antérieurs, lui aussi, et lui aussi ose une transgression sociale passée relativement inaperçue. Mais il n’est pire aveugle…

Et donc, personne ne raconte « vraiment » Roland furieux (j’en parle ici) : l’histoire d’une jeune princesse de Chine, séduisante, de meurs légère, très courtisée par tous les princes de son époque, qui passe son temps à les fuir et à s’en moquer et qui, à la fin, choisira un simple soldat blessé forcé à la retraite… Un simple soldat ! Un pauvre ! Sans nom, sans titre !

(Il faut ajouter à ça le fait que le personnage principal est une femme, comme un peu plus tard dans Moll Flanders…)

Oui, au tout début du XVIIe siècle, en littérature (comme en peinture avec les Frères Le Nain, tiens !), le héros n’est plus prince ou roi, ou chef de guerre, mais pauvre !

Et ceci, en Italie, en Espagne, en France, en Angleterre, en Allemagne et même au Mexique… 

 

Bonjour monsieur Caldeira

Il existe aujourd’hui une belle scène mondiale de la peinture néo-réaliste. Presque envie de dire « comme il existe une scène mondiale d’à peu près tout ». Mais oui, il y a une scène vivante, vivace et passionnante, même si à leur propos j’aime rarement tout, quel que soit le peintre, et que l’exercice flirte souvent avec le kitch.

Mais quand on aime la peinture, il n’y a aucune raison de s’en priver, et c’est souvent réjouissant, puisque ces néo-là jouent avec toutes les modalités de l’image, récupérant toutes les sources et tous les codes des productions visuelles actuelles pour réinvestir ce bric-à-brac de notre environnement sursaturé dans le geste simplifiant, classique et relativement primitif de la peinture.

Dans le lot, Juliano Caldeira s’en sort presque toujours (du kitch) par la violence et l’ironie (comme Katharina Ziemke s’en sort aussi, mais pas toujours, par l’outrance chromatique).

Alors, « la rencontre », un diptyque amusant de Juliano Caldeira, qui d’un geste parfaitement classique, vient jouer frontal avec « la rencontre » de Courbet.

Passé l’ironie, on pourra penser à un discours simpliste et réactionnaire, mais le surjeu des personnages et l’agressivité de celui qui, dans la peinture de Courbet, représentait le peintre lui-même permet de se méfier d’une interprétation trop rapide. 

Et depuis ce tableau de 2009, entre réalisme et onirisme, référence classique et emprunt aux distorsions vidéo et numériques, le travail de Juliano Caldeira s’est fortement déplié et ses dessins, en particulier, sont très beaux.

 

Mon premier livre de science fiction

Je me souviens de quoi, exactement ? Pas grand chose. Une impression de supermarché, pendant des vacances à la mer. Supérette, plutôt, en fait, car sensation plus que souvenir d’un tout petit rayon livre à droite en entrant. Avoir le « droit » de choisir un livre dans un maigre choix. Ne rien reconnaître. Prendre un petit livre coloré séduisant. Quel âge ? Je ne sais pas, mais sensation d’une audace dans le choix, de passer un cap de maturité.

C’était un petit roman de SF de Joseph Greene : « La Cité perdue« , édité par les Deux Coqs d’Or dans la collection « Étoile d’or »

Et ensuite, d’avoir été charmé par ma lecture. Au point que débutera ainsi une longue passion pour la Science Fiction. Mais j’étais trop petit pour une bibliophilie active et volontaire. Je ne rechercherais pas la collection. Viendrons ensuite les « bibliothèque verte » (j’ai zappé la rose), et c’est seulement des années plus tard, pendant le temps du collège, que je passerais massivement aux collections de J’ai Lu, Pocket, Fleuve noir…

Aujourd’hui, ce petit livre qui est resté plus de 40 ans dans le grenier de mes parents a été adopté par Sophie Guerrive (qui m’a envoyé la photo en vignette en haut), et je me rends compte que je ne sais plus vraiment ce qu’il raconte.

Mais oui, c’est ce livre unique, tout petit, tout modeste, qui a planté la graine du goût pour les extraterrestres, les voyages interstellaires, les mondes étranges… Et c’est sûrement ce livre qui a fait que je ne passerais pas au polar après toutes ces enquêtes en « bibliothèque verte », comme ça aurait pu être logique.

[ Au passage, si je connais le premier, je ne connais pas mon dernier livre de science-fiction, quand vers 16 ou 17 ans le goût m’en est passé, brusquement, mais je connais parfaitement le dernier auteur de SF que j’ai lu : Philip K. Dick ]

Et aujourd’hui, sur ce site : https://strenae.revues.org/1605? je trouve ce document épatant qui montre l’illustration originale de la couverture, par le peintre Giovanni Giannini, avec les indications de cadrage et réduction pour l’impression, document qui réveille mes souvenirs…

Lampiste N° 2 comment j’ai été sauvé par des castors

La seconde livraison de « Lampiste » le minizine (A6) de Matthias Lehmann, est arrivé jusqu’à moi, tranquillement… Et ce 2e Lampiste est encore plus drôle que le précédent qui s’intitulait « Pourquoi Richard m’a tué« .

Toujours le même principe : un souvenir d’enfance de Matthias Lehmann complet, terrible et drolatique, en 16 pages ciselées.

Dans ce numéro, une seule invitée : Sophie Darcq qui signe la 4e de couverture :

Thomas Mathieu - Photo Alain François

Portrait : Thomas Mathieu

En général, je ne connais pas le travail des gens que je rencontre. Je découvre la personne, et ensuite je trouve (a minima) civil de me pencher sur ses productions artistiques ou livresques. Parfois, une exception, comme Thomas Mathieu que j’ai rencontré la semaine dernière. Thomas Mathieu, c’est l’homme du « Projet Crocodiles », un tumblr dans lequel il publie depuis quelques années des témoignages de « harcèlement et de sexisme ordinaire » qu’il met en scène en bande dessinée. Et j’avais lu quand ses planches étaient devenues virales.

Déjà, la bande dessinée de reportages est relativement rare [Elric me signale au passage que depuis une quinzaine d’années, ce n’est plus vrai] mais il est encore plus rare que l’auteur s’efface derrière le témoignage. 

Je découvre à l’occasion de ce post que le Tumblr est maintenant dessiné par Juliette Boutant. Ce passage de flambeau pointant bien à la fois la modestie de la démarche (porter les témoignages sans sur-écriture excessive), et même son côté « d’utilité publique », qui là, pour le médium, est plus que rare.

Car on est très loin, ici, de l’insignifiance de la presque totalité de la production livresque (et j’englobe ici littérature et BD) ou de la putasserie de la production pseudo-sociétale habituelle. Le dispositif qui a été beaucoup discuté est malin, simplifiant, effaçant l’anecdote pour se focaliser sur les situations, donnant aux témoignages singuliers une dimension universelle. Si universelle que la réception est souvent violente. Pour l’écriture de ce tout petit billet, je suis passé lire un article d’un grand journal, et par faiblesse, j’ai glissé vers les commentaires. Je suis peu armé contre l’insondable de la connerie humaine, mais c’est à la mesure des réactions qu’on peut estimer la pertinence du propos de ce « projet ». En effet, souvent, en lisant, « on » (moi, comme « les autres »), ressent un malaise. Mais ce malaise est salutaire, il rappelle qu’on ne doit jamais imaginer détenir la vérité morale d’une situation à l’aune de son unique perception.

Évidemment, ce dispositif très simple, s’il apporte de la lisibilité aux situations, a les défauts de ses qualités. J’ai rencontré des femmes crocodiles, par exemple, et il y a un horizon hygiéniste qui peut produire des législations perverses. Mais il ne faudrait pas confondre l’anecdote avec le système et les effets pervers de la manière grossière de gérer politiquement le problème avec le problème. L’oppression sur les femmes est massive. Et encore partout, la dissymétrie de destin est absolue (sujet esquissé ici, à propos de « La vie domestique » d’Isabelle Czajka).

Ce travail de compilation des témoignages, qui met au jour une montagne de non-dits, de souffrances tues, d’adaptation bricolée à des situations perverses, est absolument salutaire, comme à chaque fois qu’on perce un abcès. C’est rarement beau dedans, ça pue, mais ça soulage. 

[Bon, le titre du billet est foireux. Je voulais juste poster un portrait photo…]

Et tiens, je devrais ajouter « Les Crocodiles » (au Lombard 2014) à ma vieille liste hautement perfectible :

Le rapport au réel – Bibliographie BD 2

 

 

Pauvres zombies !

J’avais bien noté, et ceci, depuis une bonne grosse décennie, que le Zombie était de retour au cinéma, mais que ce Zombie-là, en apparence old style, n’avait plus grand-chose à voir avec celui de George A. Romero.

En général, pour faire le malin et racheter la daube, l’intello franchouille t’explique que l’original, le Zombie de Romero, est une métaphore du consommateur moderne, esclave volontaire de « la société de consommation », et pourquoi pas, de « la société du spectacle ». OK, donc, le Zombie c’est l’homme moderne asservi par le mode de vie moderne : le gars ou la fille avec son pavillon, ses deux bagnoles, poussant son caddie dans son allée préférée de supermarchés, s’avachissant le soir devant sa TV, s’empoisonnant le week-end avec son barbecue, etc. (complétez la panoplie vous-même). Read More →

Autour de la robe de mariée de Marguerite Sirvins

Autour et sur « La robe de Mariée », texte de Katherine L. Battaiellie, aux éditions Marguerite Waknine

J’ai encore lu un cahier des éditions Waknine. Pourtant, ma liste de lecture est toujours aussi longue, et dernièrement, je retrouve ma vieille manie des « livres en chantier ». Mais voilà, ces petits cahiers m’attirent. En particulier les textes rares qu’ils exhument (ma lecture d’In Abstracto d’Urmuz).

Instinctivement, je cherchais dans leur catalogue à renouveler ma bonne expérience de lecture, et m’arrêtais très vite sur deux de la collection « livrets d’art » : « La vie des Basiles » de René Daumal, pataphysicien, et « La robe de Mariée » de Katherine L. Battaiellie. Je savais aussi, à je ne sais quoi, que je lirais le second en premier. Intuition confirmée par la lecture des premiers mots. Zou ! Read More →

The day my comic got a compliment

Lisa Frühbeis nous a offert un mini-comics : « The day my comic got a compliment ». C’est un tout petit leporello artisanal, et j’aime particulièrement ces micros-publications et autres autopublications qui pullulent de par le monde et qui représentent, très discrètement, l’un des très grands phénomènes culturels contemporains (par la quantité et l’universalité). 

Lisa Frühbeis, « nerdy post feminist » selon elle-même, est une jeune artiste allemande récemment convertie à la narration graphique, qui a eu la chance d’être tout de suite publiée dans un journal. Chance largement méritée, car elle a le sens de l’humour, du trait, et de la chronique !

Lisa Frühbeis comics

http://lisa-fruehbeis.squarespace.com

Shōchan no Bōken dans ma bibliothèque

J’avais trouvé Shōchan no Bōken, ce mignon manga de 1923, sur quelques forums interlopes, je suppose. C’était il y a au moins une dizaine d’années. Grosse, la dizaine, et j’avais tout de suite montré ça à Yann, et quelques autres, très surpris par l’évocation hergéenne de ce manga antérieur mais contemporain de Tintin. Quand j’ai rencontré Elric, il s’est passionné pour ce petit personnage de si loin de la Belgique qui semblait annoncer Tintin, mais aussi Spirou. Elric en a tiré un article comparatif, ce qu’il fallait faire, et écrit un mémoire sur le sujet. Il vient de m’offrir l’édition patrimoniale de « Shōchan no Bōken », éditée en 2003 par Shōgakukan creative et que nous connaissions déjà, car Yann l’avait commandé sur Amazon Japon.

Les livres japonais sont toujours épatants, mais celui-ci vient quand même contrarier le format d’origine des Shōchan, à l’italienne :

Et l’élégance des dessins de Katsuichi Kabashima aurait mérité des pages plus grandes… Malgré tout, quel bonheur d’avoir ce livre dans ma bibliothèque !

Pour le contenu, reportez-vous à l’article d’Elric ici : http://marsam.graphics/shochan-no-boken/

 

 

François Darnaudet - Photo Alain François

François Darnaudet, le molar

Visite éclair de François Darnaudet le Molar (« Les motards du polar » club des motards écrivains de polar), d’un coup de moto, le temps d’avaler un croque-madame et boire un p’tit noir… et de causer tranquille. Nous évoquons ses années « Gore » quand il s’y était adonné (l’un de ses romans a été réédité deux fois depuis l’époque, sous des titres différents chez des éditeurs différents), et comment il restait un groupe de 200 fans du genre, chiffre semble-t-il incompressible…

Je me souviens de l’arrivée du gore, à la fin de mon  adolescence, et c’était trop tard pour moi. Je n’en ai pas, ou peu lu, je crois. Pourtant, souvenir d’en avoir tenu entre les mains, des couvertures, de cet étrange logo de genre… et c’est tout.

François en a écrit, mais dit-il «les amateurs trouvaient que je n’y mettais pas assez de cul». Oui, le gore c’est sang et cul. Et rien d’autre en fait !

Pour rester dans le ton, un portrait trashouille, limite charge…

Profil noir de François Darnaudet - Photo Alain François

Portrait : Frank

J’ai enfin rencontré Frank (pseudo de « Frank Reichert »), scénariste de BD puissant, écrivain, traducteur de polar, qui a écrit de nombreux scénarios très noirs (et très drôles) pour Golo pendant une grosse décennie (à partir de 1978 et « ballades pour un voyou« ). Mais aussi pour Baudoin, entre autre…

Pas de wikimachin, mais deux entrées sur bnf.fr :

Frank Reichert http://data.bnf.fr/12073592/frank_reichert

Frank http://data.bnf.fr/11903451/frank

Je l’ai vu chez Golo, la nuit du 18 au 19 août 2017, et j’aurais bien aimé le croiser avec une meilleure lumière, et pas seulement dans la pénombre d’une soirée ! Mais je reste un indécrottable antiflash… 

 

Les deux vies de Mikhaïl Mikhaïlovitch Tsekhanovski

En cherchant des renseignements sur les auteurs de la « librairie des écrivains« , je découvre par hasard les travaux graphiques de Mikhaïl Mikhaïlovitch Tsekhanovski ( Михаи́л Миха́йлович Цехано́вский ), un artiste russe né en 1889 et mort quelques jours avant ma naissance.

Réalisateur et animateur ayant participé au modernisme soviétique dans les années 20, il a aussi produit des affiches, des illustrations et des graphismes d’une grande clarté formelle, moins austères que nombre de ses amis plus radicaux des avant-gardes, et d’une simplicité qui les rend étonnamment actuels.

1926 :

Dans les années 40, son esthétique première, entre avant-garde (structure géométrique) et art populaire russe (imitation des silhouettes en papier découpé), se perd dans un calque des productions Disney, qui semble maintenant plus daté que les productions antérieures. Paradoxe de l’Histoire.

Je vois dans cette évolution stylistique de Mikhaïl Mikhaïlovitch Tsekhanovski, peut-être est-ce un abus de ma part, l’illustration du virage réactionnaire qui suivit l’instrumentalisation des avant-gardes par le régime soviétique.

Mais sa « première époque » est vraiment à la fois d’une synthèse épatante et d’une grande fraîcheur visuelle !

 

Un film de 1929

 

 

Tu veux qu’j’te dise ?

Il paraît qu’Éric Chevillard est le plus grand écrivain français vivant. Ouaip, c’est ce que disent ses copains, les autres vivants… Mais c’est ses copains… Alors, je sais pas trop… parce que j’ai tellement arrêté de lire beaucoup que j’ai fini par ralentir, et du coup, j’ai du retard… 

Plus le temps de comparer avec tous les autres, les vivants…

Alors j’sais pas jusqu’où il est grand, mais c’est un sacré marrant, le Chevillard !

Les couilles du singe du Chōjū-jinbutsu-giga

Mon camarade Elric Dufau revient d’un voyage d’études au Japon. Il en a ramené une pile de livres, rééditions de mangas anciens et quelques livres sur l’histoire du manga :Elric Dufau de retour du Japon - Photo Alain François

Mais il m’a aussi ramené une « boule » en plastique (Gachapon), tirée d’une de ces machines à souvenir  comme il en existait en France dans les fêtes foraines, de ces étranges coffres métalliques qui arboraient « Plaisir d’offrir, joie de recevoir ».

Ici, une page de forum qui évoque la chose

Dans cette boule de plastique toute contemporaine, elle, j’ai découvert, ho surprise ! un gadget de très bonnes tenues, un petit singe en plastique extrait des rouleaux Japonais du XIIe siècle appelés « Chōjū-jinbutsu-giga« , et couverts des aventures d’animaux anthropomorphes. 

Mon petit singe de plastique, adapté à la troisième dimension et un peu modifié pour qu’il puisse s’accrocher n’importe ou, est extrait de cette portion du rouleau :

L’intégralité du premier rouleau : https://commons.wikimedia.org/wiki/Chouju_Jinbutsu_Giga_1st_scroll

Le singe en plastique n’est pas vraiment adapté « directement » de ce rouleau historique, mais plutôt un élément du « merchandising » autour d’un coup publicitaire commandé par l’entreprise Marubeni Corporation au célèbre studio Ghibli  : leur adaptation animée du rouleau a « fait le buzz » et ainsi le tour du monde

J’ai fait remarquer à Elric que ce singe était anatomiquement « conforme » à son modèle dessiné et à la biologie : il arbore fièrement une belle paire de couilles d’autant visible que sa position les mets en valeur ! Et je me suis demandé si, en France, dans le même cadre (C’est-à-dire un cadre de distribution grand public), on aurait laissé ses organes à ce pauvre singe ! 

Gasp ! Tu as bien fait d’être Japonais, petit singe !

 

 

 

 

Tirade (sur « Juste Ciel » d’Éric Chevillard)

Je crois que j’aurai aimé, comme le moindre « mort » de « Juste Ciel » d’Éric Chevillard, avoir parfois ce genre de réparti, pour remplacer, éviter, et fuir même, des dialogues incohérents, maladifs, insensés, mortifères, psychomécaniques, attendues, à l’issu si écrite qu’on préférerait s’arracher la langue plutôt que les avoir prononcé, plutôt qu’y avoir joué et perdu d’avance, perdu d’avance, parce qu’il y a des échanges qu’il est préférable de ne pas avoir, contre le culte de l’expression, de l’éclairage, de la mise à plat, des points sur les i, des regards en face, et de toutes ces saletés de vérités débiles qu’on s’imagine devoir dire au mauvais moment :

« Sais-tu qu’en ce mo­ment même, à cet ins­tant, des man­drills errent dans l’ombre rose d’une sa­vane, une vieille dame s’écroule morte dans la rue, une sau­te­relle vert amande ef­fec­tue un bond, une bille roule sous un buf­fet, une sta­lac­tite de glace se dé­tache d’un pi­ton, une chèvre met bas, un ado­les­cent fait à ses pa­rents l’aveu de son ho­mo­sexua­li­té, une vague se brise sur un ro­cher, un grain de riz choit sur un col, une pièce de puzzle ir­ré­mé­dia­ble­ment s’égare, une bour­rasque em­porte un toit, un poète trouve une rime, une corde de gui­tare casse, un cy­cliste se frac­ture la cla­vi­cule, un in­cen­die se pro­page aux étages, une femme se cambre et jouit, un coup de feu part, un cygne plonge, un gâ­teau sort du four, un Van Gogh est au­then­ti­fié, des che­mi­nots se mettent en grève, un nuage de­vient un aigle, un ten­nis­man smashe, un ra­dis germe, un bébé vo­mit, un vin tourne, un cou­teau la­cère un corps, un éco­lier triche, un gar­çon de café tré­buche, une ba­nane est pe­lée, un la­cet se rompt, une hor­loge s’ar­rête, un sa­pin se couche, un cam­brio­leur pé­nètre par ef­frac­tion dans une vil­la de bord de mer aux vo­lets bleus puis dé­robe une pe­tite gui­tare es­pa­gnole, un groupe folk­lo­rique ré­pète son qua­drille, une pros­ti­tuée re­fuse un client ivre, du lait bouillant dé­borde de la cas­se­role, deux dé­mé­na­geurs dé­chargent une ar­moire, une au­to­mo­bile per­cute un mur, un gru­tier grimpe dans sa ca­bine, le cours d’une ac­tion s’ef­fondre, une fillette ra­masse une plume, un che­val se­coue sa cri­nière et chie, un homme brun se dé­bar­rasse d’une chi­que­naude du mé­got de sa ci­ga­rette, un homme blond aus­si, un écri­vain s’es­saye à autre chose, un cer­cueil des­cend dans une fosse, un cœ­la­canthe se pro­pulse vers l’ave­nir d’un coup de queue, une mé­téo­rite se dés­in­tègre en en­trant dans l’at­mo­sphère, une four­mi bi­furque, un mar­teau s’abat, en ce mo­ment même aus­si, Pal­myre, et d’ailleurs à chaque ins­tant, tout cela reste vrai. »

Sinon, que ce livre est drôle. Et tendre. « L’avenir n’existe pas », message de l’au-delà.

Et noter, la naissance de la poésie, chez le personnage, de l’amour pour une morte ancienne comme http://bonobo.net/dialogue-sur-la-fille-virtuelle

Petit tremblement : Je dis, dans une autre sphère, mais exactement trente secondes avant : « je ne comprends pas pourquoi se faire épiler les sourcils doit vider les sinus ? Pourquoi ? » sans réponse, et je retourne à ma lecture, je tourne la page que je viens de terminer, et lit :

« On ne lui a seule­ment pas ex­pli­qué pour­quoi l’ar­ra­chage d’un sour­cil pro­voque l’éter­nue­ment. »

Heu… Tu te calmes, Chevillard, et tu restes dans tes livres, bien virtuel, bien loin, et sans interférer avec ma vie S.V.P. !

Non, mais quelle malice ! (dans le livre, et l’interférence avec mon continuum)

Qu’est-ce que ce livre est drôle !

Tu veux te soigner de tes petites misères ?

Passe par « à vau-l’eau » de Huysmans. C’est libre, donc gratos, et c’est un dépuratif, pour utiliser un terme dans le ton, des humeurs contemporaines si promptes à oublier la condition, la notre, et se souvenir qu’on s’en sort pas si mal.

Et son fonctionnaire dépressif annonce des littératures du XXe siècle, et Bartleby…

Au passage, noter que chaque génération pleure sur un Paris disparu. Ce qui tendrait à prouver que Paris passe son temps à disparaître. Image amusante.

Et puis, ça finira bien par arriver !

 

ou là :

Les gardiens des livres

Une lecture du livre « Les gardiens des livres » de Mikhaïl Ossorguine, sur l’aventure de « la Librairie des écrivains », pendant la révolution Russe

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Prisonnier des Amazones

Hier, Mai Li Bernard m’a prêté « Prisonnier des Amazones », un petit livre de Boris Hurtel, chez The Hoochie Coochi, parce qu’en le feuilletant chez elle je lance « mais c’est trop mignon ça ! Tiens, je devrais un jour faire quelque chose sur les influences des bois de Kirchner sur la BD contemporaine ! »

Oui, bon, on verra… En attendant j’ai lu « Prisonnier des Amazones », et sous une jaquette très laide (pourquoi ?) se cache un très joli petit livre rouge (c’est volontaire),  dont l’unique défaut est d’être imprimé sur de la carte (pourquoi ?) et donc d’être assez difficile à ouvrir.)

Et c’est bien dommage, oui, parce que c’est en effet mignon à souhait, lisible, fluide et drôle sans être idiot (parce que ça se fait souvent), alors ça vaut le coup de forcer un peu pour l’ouvrir…

Peut-être que je me suis arrêté sur le titre à cause de l’écho au vieux « Prisonnière de l’armée rouge » de Slocombe, mais j’ai bien fait. Lecture plaisante et auteur à suivre, donc, et je tenterais de croiser « contes névrotiques », son livre suivant.


(j’allais oublier de noter le lien hypertexte avec B. Traven évoqué et inspirateur

L’Album primo-avrilesque toute l’année

Avant d’oublier, noter que l’historique et problématique « Album primo-avrilesque » d’Alphonse Allais (éditions 1897) est en ligne sur Gallica :

« Problématique », car il pose la question de la réévaluation a posteriori d’œuvres, et même d’objets plus où moins volontaires, que l’Histoire dévoie de leur finalité première (le rire, ici) pour les intégrer dans un récit aussi cohérent qu’artificiel (l’Histoire de la musique, de l’Art et plus spécifiquement, l’histoire du monochrome).

Je reviendrais sur ces phénomènes de paréidolies culturelles ultérieurement, mais quoi qu’il en soit, voilà encore un document en ligne, en libre consultation, à l’importance historique incalculable.

 

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Dans le con d’Irène

Je suis chagriné, presque honteux de n’avoir lu « le con d’Irène » de Louis Aragon que maintenant. Surtout que ce con-là, j’ai l’impression de le connaître depuis toujours (et je pensais même l’avoir déjà dans ma bibliothèque).

Non, et jamais lu. Pourquoi ? Pas croisé. Pas croisé, simplement.

Aucune importance, l’injustice est réparée, et peut-être est-ce mieux, car je ne suis pas sur d’en avoir goûté tous les sucs, plus jeune. En particulier la motivation passionnelle, de celles, des passions, qui font pondre des phrases comme ça.

Car quelle surprise ! Le con d’Irène, texte maudit parmi les textes maudis, caché, censuré, au titre tronqué du con par Régine D., renié par Aragon, enfin suffisamment vieux pour paraître sans heurt en 2000 seulement, c’est-à-dire 74 ans après son écriture, n’est pourtant pas un texte érotique (mais le scandale n’était-il pas dans ces deux portraits de femmes qui se comportent en tout « comme des hommes » ?). Ce n’est pas un texte de genre, mais juste, simplement, tranquillement, un pur chef-d’œuvre de la littérature. Une merveille d’écriture sensible et sentimentale. Quelle force et quelle beauté dans ce con-là !

Au passage, cette parcelle qui vaut pour le tout (d’un inachevé et refoulé grand roman), le vaut doublement, puisque, d’une certaine manière, bien d’autres suivants sont entier contenu dans ce texte supérieur.

Pour la route :

« Un grand vent qui sortait de la mer creuse et noire, qui sortait de la mer pleine de noyés nus, un grand vent souleva, gonfla, le rideau de percale avec un bruit de ris soudain dans le hunier. On avait vu de mauvaises mines sur la route : visages de poussière, coléreux. Une nuit surnaturelle prend tout à coup le pays à la gorge des collines salées aux bas-fonds des marais où erre on le sait trop le feu grisou qui je le jure est l’âme revenante des enlisés ou pour être juste et rapporter l’opinion commune à tous ceux qui pensent avoir secoué à jamais le manteau souris des superstitions la combustion inexpliquée et détonante du gaz méthane des tourbières, et il n’y a pas là de quoi s’inquiéter, même à la nuit, même à la nuit surnaturelle qui s’abat soudain vers les quatre heures des bocages bleus aux combes humides, alors qu’il rôde quelque part un homme, magnifique à en croire le voiturier de retour de la gare, sous les premières gouttes larges de la pluie et dans le désordre des herbages frissonnants de la panique prévoyante des insectes. »

 

Si j’avais de l’argent… l’édition originale avec les illustrations d’André Masson, oui

 

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