littérature

Cigish se cache

C’est une bonne surprise. Quelqu’un m’avait dit que c’était bien, quelqu’un m’avait dit que ça ne l’était pas. La balle au centre. Par contre, clairement, la couverture, qui m’évoquait des publications marginales du temps de mon adolescence, des choses que je n’aimais pas à l’époque, m’a légèrement refroidi. Allez, tu as écouté Florence Dupré La Tour, pendant la journée d’étude des petits masters, et tu avais été agréablement surpris, et comme d’habitude, inconscient, tu avais promis de lire ses livres. Alors ? Alors, va maintenant !

Et donc, j’ai lu «Cigish: Le Maître du Je», qui traîne chez les étudiants en Art, ici. Et j’ai été pris par le récit, instantanément, et je le répéterais, c’est à peu près tout ce que je demande maintenant. Oui, j’ai été pris.

Dans la première partie du livre, j’ai retrouvé ce que j’avais entendu en écoutant Florence Dupré La Tour, à quel point, malgré des origines sociales absolument opposées, nous avions des souvenirs communs d’une éducation catholique particulièrement folklorique. Elle m’a fait me souvenir de ces brainstormings entre enfants, pour se répartir les péchés imaginaires à dire pendant la confession. Comme les enfants veulent toujours « bien répondre », nous nous répartissions les péchés, comme on se répartit des rôles, pensant qu’il ne serait pas crédible d’avoir les mêmes à confesser. C’était, déjà, l’expérimentation de la manière perverse dont une question fabrique une réponse. Elle m’a fait me souvenir aussi comment, pendant la communion, j’avais regardé les grosses mains trop blanches de l’évêque, ces grosses mains couvertes de taches de vieillesse, molle de n’avoir jamais rien fait et si ostensiblement affectueuses avec les enfants alignés… et ses vêtements idiots, ses simagrées ridicules et si peu spirituelles, et comment ce jour-là j’étais sorti définitivement de la religion de mes parents. Non d’ailleurs à cause d’un comportement explicitement déviant, que devant l’arbitraire et le ridicule total, définitif, du cérémonial. j’avais eu honte, de moi, des autres, de tous, d’eux. J’en garde encore ce sentiment, qu’il y a dans ces rituels et ces croyances une indignité dont aucune conscience réellement mature ne se relève.

Et ensuite, le livre change. Évidemment, sa nature de compilation/anthologie d’un blog le rend un peu hétérogène, et explique peut-être l’évolution finale, mais de la première à la dernière page, le livre reste porté par sa qualité principale : Florence Dupré La Tour sait mener un récit, n’importe quel récit, n’importe quel discours, et t’emporter avec elle. Et j’ai rapidement commencé à ricaner, tout seul, comme un con, à en devenir agaçant pour mon environnement, et ça aussi, c’est très bon signe.

Après l’introduction très égotique, on rentre dans un récit à clef, qui joue avec le réel, qui se replie sur lui-même, qui s’emmêle, qui s’amuse du performatif des blogs dû à l’immédiateté de la réception, et qui joue en ça avec les codes des jeux de rôle, une culture que je n’ai pas croisée, ou si peu… Cette qualité-là, source d’humour, m’intéresse moins structurellement, sinon qu’elle m’évoque les « petits problèmes » que j’ai eus comme blogueur quotidien en 2006 et 2007, et surtout les très gros problèmes de Fabrice Neaud avec son Journal, ou ceux de Christine Angot pour la littérature… Il faudrait y revenir.

Mais peu importe ! La seule chose qui compte c’est que je me suis marré et qu’il y a des choses épatantes dans ce livre. Et surtout que s’y dévoilent une intelligence brillante, une générosité, une propension au don de soi, tordue et perverse à souhait, en accord parfait avec la perversion de cette éducation qu’on appelle si improprement « bonne ».

Bibliographie de Florence Dupré La Tour

(Il y aurait beaucoup à dire sur ce livre, entre la religion, les jeux de rôle, les troubles de l’identité, l’autofiction, la gémellité, mais comme le livre date de 2015, je suis sûr que tout ça a déjà été abordé ailleurs).

Zygoptère

Hier après-midi, j’écris ici, et je suis alerté par un bruit derrière le rideau, à 10 cm de mon épaule droite… Je m’écarte, pensant à une guêpe prisonnière entre le textile et la fenêtre. Mais le bruit ne correspond pas. Je n’entends plus rien, et pense même avoir rêvé, quand ça reprend kzzzzzzz, kzzzzzzz, kzzzzzz, petit bruit sec, net, pas un vrombissement. Petit rituel, du soulèvement du rideau, délicatement, ne sachant ce qu’on va découvrir…

Une Demoiselle se cogne la tête au double vitrage, têtue.

Perdue un peu loin du fleuve. Évacuée, libérée.

Rerefoule

Cette impression, en ce moment, de retour du refoulé. Ou de rattrapage…

Bon, en attendant, c’est franchement n’importe quoi ce blog ! ça parle de quoi en fait ?

Par goût

Par goût, j’aime les extrêmes, les monochromes blanc, les monochromes noir, et tout ce qui les transgresse, perce, transpire, transparaît, apparaît, sali, suinte, expire, exaspère, éclabousse leur immaculée, autoritaire, austère radicale monochromatique unicité. J’aime quand le complexe subtil vient pervertir la pulsion mortifère, infantile et fasciste de pureté. Contre les constipations, j’aime la tension entre le détail, l’inutile décoratif, la joie du chatoiement et la brutalité d’un tout trop rigoureux, trop homogène. Je préfère le presque rien au rien, une suture de béton dans une masse, une nervure dans un Zumthor. Une trace de disque abrasif sur du poli. Entre le propre et le sale, je suis pour la souillure. Je suis pour les extrèmes contrariés, le minuscule qui semble immense et l’immense qui passe pour minuscule. J’aime le hors d’échelle, l’imposant, l’impossible. J’aime la rouille d’un gigantesque Serra, et tous les agrégats des autres.

 

Vulcain

Ce matin, au réveil, je rentre dans le salon, m’approche de la fenêtre, l’ouvre, et vais m’écarter quand se pose un visiteur rare. Je suis surpris. Je croyais déjà habiter un monde sans eux. Un monde stérile. Je n’aurais pas le temps de le prendre correctement en photo.

Il y a 40 ans, je les épinglais, inconscient, ils formaient des nuées qui s’échappaient devant mon épuisette.

Somptueux tarot de Marseille

Ce matin est arrivé le colis des exemplaires d’auteur du tarot de Marseille que Céline Guichard a réalisé pour l’éditeur tout aussi marseillais « Le dernier cri ».

Pour ce tarot portfolio, Céline Guichard aurait pu choisir de s’approprier totalement l’exercice, de le moderniser à outrance, de le dévoyer et l’embarquer loin… Mais elle a préféré respecter la tradition pour dessiner les véritables arcanes majeurs, celles qu’on utilise pour la divination, tout en distillant discrètement ses codes habituels. Le résultat est superbe, déjà, et étonnant, évoquant à la fois les lames traditionnelles, l’imagerie d’Épinal, et rénovant la symbolique implicite et souvent très incertaine des figures ancestrales.

Entre interprétation classique et réinterprétation, le dépoussiérage guichardien est à l’image de ses travaux habituels : humoristique et explicite. Ainsi, l’érection du pendu dépasse de son slip, l’étoile tire la langue, l’amoureux présente un trio homosexuel, on devine ce que fait la papesse sous son livre… etc. De quoi observer, découvrir, et provoquer une nouvelle vague d’exégèses !

Tiré à 500 exemplaires en offset 6 passages couleurs directes, il est en vente chez l’éditeur, ici : http://www.lederniercri.org/prod/celine-guichard-tarot-de-mars-1246,new.html

Presque nu sous la pluie

Cette nuit, deux rêves, une double évasion, une double perdition et la découverte d’un pays de cocagne…

Au milieu, je me laissais prendre par une forte pluie d’été nocturne, dans une grande rue animée par une grande fête.

 

[Je sais, “double perdition”, ça sonne bizarre ! :)]

Dans le bréviaire du chaos

J’admire les gens qui ont la certitude du néant. Je n’ai pas même cette certitude-là. Je trouve chez eux une rigueur rassurante que je n’ai pas. Ou que je ne crois pas avoir. Pourtant, ce sont mes frères, comme tous, comme Albert Caraco que je lis ce matin grâce où à cause de David, qui a balancé sur facebook que « le bréviaire du chaos » est maintenant étrangement « libre de droit »…

Un psychiatre, quelque part, trouve dans ce bréviaire l’indice d’un syndrome pré-traumatique, mais c’est plutôt, simplement, un post-trauma classique, le traumatisme ici étant le merveilleux XXe siècle, et le malade mental celui qui en serait sorti sans choc.

Et puis, Albert Caraco n’est pas si rigoureux, oscillant entre vrai désespoir et réaction classique, avec, honte, des indices d’espérance à force de “si”,  de timide “demain” ou autre « besoin »… Le tragique de notre condition n’est donc pas si certain, ou si absolu, si même les désespérés doutent parfois.

Narcisse et Céphalée

Les dessins de Marine Blandin sont beaux. Beaux et jubilatoires. Je crois que si je les aime tant, c’est aussi parce qu’à travers l’archéologie des références purement BD, j’y trouve aussi des évocations du dessin des expressionnistes allemands. Une dislocation chantante à la George Grosz, ou quelque chose comme ça. Enfin, c’est beau. Et c’est encore très ouvert, très libre, très frais et plein de frémissantes potentialités.

Son tumblr s’appelle « Céphalée » et elle y a posté dernièrement des dessins réalisés pendant sa résidence à la maison de la littérature de Québec, et en remontant le temps, j’y découvre un véritable reportage sur… moi ! Oui sur moi ! Trop fier, je ne vais pas me priver de le poser là (même s’il n’y a pas que moi…) :

 

 

Les rêveries de la descente nocturne

Ce matin, je lutte contre une immense tristesse, irrationnelle. Quelque chose qui m’attrape au centre, et tire vers le bas, jusqu’au sol, vers cette pulsion d’acceptation finale, cette prescience du corps inerte qui s’abandonne déjà à la putréfaction.

Non. Accepter l’augure des maigres rayons de soleil qui percent le plafond de nuage. Me vient un épisode de mon petit feuilleton. Pour être exacte, une piste m’a été donnée par la consultation de « les structures anthropologiques de l’imaginaire » de Durand, que j’ai ouvert hier pour le sujet de mémoire de la petite Kathrine Avraam.

D’une chose à l’autre.

D’un matin gris, lent, et nauséabond

Le bruit des tondeuses, en contrebas. L’odeur de chlore, très forte. Je ne vois pas les ouvriers qui nettoient l’immeuble. Je pense « le puis sans fond de l’indignation ». Et « Comment peut-on se tromper de mot à ce point ? »

Je me souviens, « tout ce qui est possible sera accompli ». Nous ne nous épargnerons rien.

Les nuages ne sont pas homogènes. Le paysage se tache de zones plus pâles. L’odeur de piscine est de plus en plus forte. Je vois un ouvrier, en combinaison, qui arrose le sol noir. Il en sortira des dalles jaunes, moches, mais propres. Je regarde… le produit ne va-t-il pas tuer toutes les plantations ? Il y a quelque chose de dérisoire dans ce que font ces hommes, là, en bas de chez moi. Quelque chose d’un peu minable, inéficace et dérisoire. Comme presque tous les humains au travail.

Pink Pieles

Vu ce soir, “Pieles”, le conte rose-bonbon d’Eduardo Casanova, jeune réalisateur espagnol. Ce n’est pas un grand film, mais encore une « première œuvre curieuse » et déjà un amusement. En espérant qu’il confirme, car oui, les réalisateurs finissent mal, en général…

À suivre. Et d’ailleurs, facile à suivre sur Instagram :

 

Vivre aux frontières du cône de frottement

« le monde n’est qu’une bransloire perenne ; toutes choses y branslent sans cesse, la terre, les rochiers du Caucase, les pyramides d’Aegypte, et du bransle publicque et du leur ; la constance mesme n’est aultre chose qu’un bransle plus languissant. »

Le plus beau cerveau de par mes contrées ne pouvait imaginer que ce « pérenne » deviendrait douteux. J’ai trouvé la citation par le livre que je feuillette en ce moment : “ZickZack” (“Feuilletage” en français) de Hans Magnus Enzensberg. Livre remarquable par ailleurs et dont je reparlerais pour d’autres sujets. Au passage, quand même, noter la catastrophique traduction du titre ! Voilà ce qui se passe quand on donne la responsabilité d’une collection à Philippe Sollers…

Bien, donc je trouve cette citation, très belle et chantante, et retourne chercher Montaigne dans ma bibliothèque. Je trouve la version modernisée en Quarto, et je prends conscience que je ne me souviens plus si j’ai quelque part une édition plus ancienne. Cet extrait du chapitre deux du livre trois, le bien nommé “du repentir”, est assez laidement écrit en français moderne dans l’édition Quarto. Impossible de reprendre cette version ici. Comme je veux retrouver le contexte, je charge une édition de 1802 sur Gallica. Là, ça sonne !

Et comme Montaigne y est aimable :

« je ne peinds pas l’estre, je peinds le passage »

« soit que je sois aultre moy mesme, soit que je saisisse les subiects par aultres circonstances et considérations : tant y a que je me contredis bien à l’adventure, mais la vérité, comme disoit Demades, je ne la contredis point. Si mon ame pouvoit prendre pied, je ne m’essaierois pas, je me resouldrois : elle est toujours en apprentissage et en espreuve. »

« Je propose une vie basse et sans lustre : c’est tout un ; on attache aussi bien toute la philosophie morale à une vie populaire et privée, qu’à une vie de plus riche estoffe : chasque homme porte la forme entière de l’humaine condition. »

Etc. Il est aimable.

 

Zibaldone [1587-1590]

Leopardi parsème ses considérations linguistiques si datées de petites choses comme celle-ci : “Celui qui a perdu tout espoir d’être heureux ne peut songer au bonheur des autres, car on ne peut le rechercher que par rapport au sien propre. Il ne peut plus même s’intéresser au malheur d’autrui.”

Zibaldone [986-988]

“En toutes choses, le plaisir est toujours la fin et l’utile n’est que le moyen.”

Une minuscule phrase, Giacomo Leopardi sait qu’il transgresse. C’est ce qu’on attend d’un auteur.

En bas de chez moi, un homme souffre

Il vient d’inhaler une dose du produit qu’il utilise pour nettoyer l’immeuble. Des fenêtres, on conseille à son collègue affolé d’appeler les secours, et son patron… son patron rechigne, la conversation au téléphone dure, pendant que l’autre, au sol, souffre gémit, se tient le visage avec un pull… Les voisins se scandalisent de l’immobilisme, la conversation dure… Le patron temporise… l’ouvrier ne simulerait-il pas ?

Hier, en montant notre escalier, nous avons failli nous évanouir devant l’agressivité du produit.

L’ouvrier souffre. Sentiment d’impuissance et d’exaspération. « Appelez les secours ! » Les secours sont appelés. Mais c’est long, l’ouvrier qui téléphone est gentil, poli, et un peu timide… Des gémissements plus tard, au loin, la sirène… ils arrivent enfin.

Les pompiers l’interrogent, sèchement, l’un se penche sur le bidon de produits, se redresse « ha, ça sent ! »…

« Vous aviez une protection ? » « Non »… Oups, mauvaise réponse…

Les pompiers sont vaguement antipathiques, mais le soignent.

Un type louche, en costume, arrive, échange deux mots et part très vite. Le patron de l’entreprise ? Un autre type le remplace, en tee-shirt bleu, plus jeune.

Les pompiers s’adoucissent, «on va vous emmener, vous vous sentez capable de vous lever ? » « Oui »… Ils l’aident. Il titube, comme s’il était ivre. Il n’est pas encore en état. Ça dure. L’ambiance se relâche. Moins dramatique.

On entend : « mélange de chlore et ammoniaque ». Une voisine s’inquiète pour sa propre santé. « On en a tous respiré une grosse dose ». Après une tentative, l’ouvrier ne peut pas marcher. Il est emporté sur une civière…

Alfred Kubin, victime de la dictature de la réception

Juste avant la tornade de paranoïa collective qui s’est abattue sur les campagnes [électorales] de mon petit pays, je pensais à quoi, déjà ? Ha oui, je venais d’extraire de ma bibliothèque et reparcourir trois petits fascicules d’Alfred Kubin, le dessinateur autrichien, édités par Allia en 2007 : « Le cabinet de curiosité », « le travail du dessinateur » et « ma vie ». Je me suis rendu compte que je n’avais pas vraiment lu « ma vie », donc « sa » vie.

Je ne peux pas dire que j’ai une passion particulière pour Alfred Kubin, dessinateur que je classais instinctivement comme « symboliste tardif », ou pour être plus indulgent, coincé entre “symboliste tardif” et “précurseur du surréalisme”… Un artiste de transition en quelque sorte, coincé entre deux époques, coincé entre deux siècles… La lecture de sa vie, texte rapide mais informatif, m’a permis de préciser mon jugement et m’a, du même coup, provoqué quelques réflexions d’ordre plus générales. Read More →

L’envie d’écrire

L’envie d’écrire me prend indépendamment du contexte. Depuis toujours. J’ai souvent cette gentille propension à confirmer la parano superstitieuse qui me susurre que j’ai toujours envie quand je ne peux pas, empêché par le temps, les tâches ou la fatigue… mais c’est faux. Il y a souvent des moments ou j’ai envie dans un joli vide devant, et ou je peux écrire à souhait… pas comme maintenant, où j’ai envie, de l’une de ces envies de fond de gorge qui confirment les ricanements des psychanalystes, alors que je dois m’éloigner de mon clavier…

(Au passage, la surprise de ces dernières années, c’est que cette envie se soit déplacée sur la photo, parfois…)

Le panthéon des monstres d’Urmuz

Demetru Demetrescu-Buzau, juge suicidé de son état, souffre d’un étrange trouble de la perception qui efface toute distinction entre sujet et objet… Il décrit alors le monde selon ce prisme nouveau, et le résultat est ce qu’il est : fort drôle.

Bon, Urmuz, ou Demetru Demetrescu-Buzau, ne souffre de rien d’autre sinon d’une intolérance chronique à la stabilité affligeante des chagrines bienséances. Malgré quelques complices, son humour disloquant ne trouble guère longtemps l’ordre public. Il tente bien, en bande, d’organiser des canulars désorganisant, mais l’inertie mènera sa pesanteur propre jusqu’au fossé fangeux ou il débutera tranquille sa putréfaction naturelle. Comme les autres.

Sauf qu’il était un singulier énergumène, performeur et écrivain, incohérent tardif, avant-gardiste précoce, cousin de Roussel et de tous les farceurs invétérés qui le suivront dans le siècle, Urmuz a sa place dans une version révisée de l’Anthologie de l’humour noir.

Oui, mais que faire des singuliers producteurs de singularités ? Les panthéonifier. C’est ce que fait la culture, haute, qui érige post-mortem au pic de ses herses les suicidés d’émotion.

Où les éditer en cahiers, comme l’ont fait mes voisins les éditions Waknine, et les lire, pour les sortir de leur isolement culturel mortifère.

Il n’existait qu’un seul livre en français de ce génie pur dont je ne savais rien encore hier, “Pages bizarres” chez L’Âge d’homme 1993, et maintenant “In abstracto” la version neuve chez Waknine,  pas cher et pourtant bijou rare et indispensable.

(En parfait accord avec l’auteur, je viens de comprendre que j’ai lu un livre qui n’existe pas encore… disponible le 15 avril 2017)

http://margueritewaknine.free.fr

 

Vous connaissez le programme de Victor Hugo ?

Ma lecture du matin : « Ce que c’est que l’exil » écrit en novembre 1875. Même si je n’y trouve pas ce que j’y cherchais, au milieu d’un incessant vas et vient universel/égotique (voire narcissique) qu’il résume par “Être seul et sentir qu’on est avec tous“, un programme politique que l’Histoire, lui donnant raison contre l’Empire et tous les empires réactionnaires, à partiellement réalisé. Même si beaucoup s’en plaignent sans comprendre d’où viennent les choses, de quels combats, au point qu’aujourd’hui l’empire du pire, de la bêtise et de la violence, renvoie toujours Hugo en exil…

 

“Plus de guerre,

plus d’échafaud,

l’abolition de la peine de mort,

l’enseignement gratuit et obligatoire,

tout le monde sachant lire !

la femme de mineure faite majeure,

cette moitié du genre humain admise au suffrage universel,

le mariage libéré par le divorce ;

l’enfant pauvre instruit comme l’enfant riche,

l’égalité résultant de l’éducation ;

l’impôt diminué d’abord et supprimé enfin par la destruction des parasitismes,

par la mise en location des édifices nationaux,

par l’égout transformé en engrais,

par la répartition des biens communaux,

par le défrichement des jachères,

par l’exploitation de la plus-value sociale ;

la vie à bon marché,

par l’empoissonnement des fleuves ;

plus de classes,

plus de frontières,

plus de ligatures,

la république d’Europe,

l’unité monétaire continentale,

la circulation décuplée décuplant la richesse ;

la paix serait faite parmi les hommes,

il n’y aurait plus d’armée,

il n’y aurait plus de service militaire

la France serait cultivée de façon à pouvoir nourrir deux cent cinquante millions d’hommes ;

il n’y aurait plus d’impôt,

la France vivrait de ses rentes !

la femme voterait,

l’enfant aurait un droit devant le père,

la mère de famille ne serait plus une sujette et une servante,

le mari n’aurait plus le droit de tuer sa femme

le prêtre ne serait plus le maître !

il n’y aurait plus de batailles,

il n’y aurait plus de soldats,

il n’y aurait plus de bourreaux,

il n’y aurait plus de potences et de guillotines !”

Ce matin, il pleut

Et ce matin, je lis “Poème de l’amour“, de la Comtesse Anna de Noailles. Celle qui, paraît-il, a provoqué le suicide d’un poète.

Pourquoi la lire ? Je ne sais pas. Sérendipité. Poésie descriptive, précise et souvent inspirée, mais déjà plus dupe d’elle-même, une lettre d’un amour désenchanté. Oui, mais pourquoi, en vrai ? En vrai, je suis tombé au hasard du feuilletage d’un de ses livres sur une citation amusante. Je la perds. Pense à autre chose. Y repense et la recherche. Elle démontrait toute la lucidité d’Anna de Noailles (cynisme parfois) qui par contraste, accusait d’autant la naïveté de l’écrivain NRF cité quelques billets avant.

ne la retrouvant pas, je lis le livre et note ce qui passe :

“J’observe aux confins du vertige
La stupeur de ne pas mourir”

Et

“Et si ton hésitant, faible et modique orgueil
Ne peut s’accommoder de l’animale flamme,
Moi, du moins, j’eus le droit de voir périr des âmes
Pour les lèvres, les bras, les noirs cheveux et l’œil !”

Ou

“Les mots sans qu’on les craigne ont d’effrayants pouvoirs”

Des tons de confidences

“Tu sais, je n’étais pas modeste,
Je n’ignorais pas les sommets
Où je vivais, puissante, agreste,
Rêveuse, universelle, — mais”

J’aime aussi

“Jette vers moi ce qui t’encombre”

Ou

“Et j’ai fait avec ton ennui
Un étrange et mystique pacte
où tout me dessert et me nuit ;”

Ou

“Morte mille fois d’avoir bu
Tous les poisons dans ton silence…”

Et étrange, orpheline

“Tu as tué mon enfance !”

Ou

“Je ne veux pas mourir avant
de t’avoir trouvé moins charmant…”

Ou

“Tout est brutal et froid. — Toi seul es un mystère,
Puisque la mort n’existe pas!…”

Ou

“— Je sais la coalition
L’alliance, la connivence
De ton regard sans passion
Et de ta lèvre qui avance.”

Et

“Plaignons les heureux, il faut
Qu’ils apprennent à mourir !”

Ou

“Moi, j’attend que ta beauté passe…”

Ou

“Notre énigme est notre confidence…”

J’aime beaucoup le

“Je ne peux pas être attentive,
parce que j’ai déjà compris !…”

Vers la fin

“Méprisable et divin miracle du baiser !”

Et

“Songe, ô futur cadavre éphémère merveille,
Avec quel excès je t’aimais!”

Charybde et Scylla

Le problème avec facebook, c’est la mémoire. Tout le monde a vécu cette petite frustration à ne pas retrouver quelque chose qu’il a vu juste quelques minutes avant, parfois. C’est la dure dictature du flux. Alors, il est cruel de se dire qu’un commentaire génial va se perdre dans les méandres de ce monstre tout à la fois Charybde et Scylla.

Et là, je n’arrive pas à me résoudre à perdre ce commentaire d’Olivier Beuvelet à propos d’Onfray :

“il y a un courant de pensée, auquel appartient Onfray et quelques autres sombres individus autrefois plus lumineux, que j’appellerai le névrotisme, dans lequel la névrose n’est plus un agent de sublimation créatif mais une triste et froide torpeur à partager… les obsessions paranoïdes de Houellebecq dont la mère maltraitante s’est convertie à l’islam au lieu d’aimer son Hephaistos de fils deviennent des prophéties politiques (???), les blessures intimes d’un ancien pensionnaire des bons pères salésiens parfois pédophiles (https://dejavu.hypotheses.org/151) tiennent lieu de fondement à une approche du christianisme, Zemmour et l’Algérie perdue, Ménard aussi … et j’en passe… le déclinisme est un névrotisme … la pensée, la créativité, l’invention, qui devaient autrefois s’appuyer sur la névrose (énergie conflictuelle) pour atteindre les cimes de l’intelligence dans la sublimation, se retrouve maintenant complètement prise dans les fantasmes névrotiques eux-mêmes … et, chose incroyable, au lieu de n’y voir que des blessures personnelles, respectables en tant que telles mais déformantes, les médias, la critique, prennent ces visions apocalyptiques au sérieux … C’est le coup de génie commercial de Houellebecq, dans les années 1990 : avoir fait passer sa dépression pour une vision théorique, voire économique, des relations humaines à l’ère du désenchantement néolibéral … Avec Extension… il visait juste mais après, la pente était sans doute délicieuse, il a trouvé le coupable idéal… le signifiant qui va se substituer à tous les autres. Onfray n’en est pas loin… Et Houellebecq a ouvert la voie à tous les névrosés qui n’avaient plus envie de s’emmerder à sublimer… “oui mon fantasme est la réalité, à quoi bon en faire autre chose ?” et ils on cru devenir authentiques en croyant à leurs propres illusions… Etre vrai ce n’est plus être différent et en mouvement dans un “je” toujours en fuite, comme chez Montaigne, c’est s’enfoncer en soi, dans sa brume, dans un moi qu’on ne cesse d’objectiver dans l’exagération de sa peur de l’autre …”

 

 

 

Mauvais vent

Encore dans la fièvre, j’ai lu, par faiblesse peut-être, la moitié d’un roman de 1942 édité en NRF : « Le vent se lève », d’un écrivain confidentiel qui a grande vocation à le rester : Marius Grout. J’ai été surpris par la simplicité et l’ouverture d’une écriture qui ne manque pas de qualité, loin de là,  et même présente une certaine modernité formelle. Mais après cette première impression engageante, j’ai fini par interrompre ma lecture, n’en pouvant plus des bigoteries d’un de ces rats se tourmentant dans sa cage dont je parlais plus avant.

Soi-disant, notre homme (le romancier ou le personnage ? Il semble que ça se confonde ici), se coltine avec les ténèbres, « nos » ténèbres donc, et se frottent au mal ou je ne sais quoi. Que c’est drôle ! Si l’on met de côté la mysoginie crasse de l’auteur, si crasse qu’elle fait parti de ces choses qui rendent difficiles une lecture contemporaine : « les femmes sont ci, sont ça », et je ne sais quoi d’autre de l’ordre du délire d’un monde bien gendré qui n’a jamais eu lieu, il reste un pauvre type qui n’a d’autres problèmes en pleine occupation allemande, semble-t-il,  que de savoir s’il va coucher avec sa jeune élève ou pas. Ça, c’est de la bien bonnes ténèbres, ça ! Et si, au bout du compte, comme l’auteur, il ne s’écarterait pas de l’Église Catholique pour se donner à pire, ce pire qui évoque aujourd’hui essentiellement des boîtes de céréales pour le matin… Pouacre !

Comme quoi, on peut avoir un talent d’écriture et rien d’autre à étaler que quelques insanités.

Je n’ai plus tenu longtemps quand le texte sombre dans le comique involontaire.  Ceci démontrant la nature du problème : peut-on écrire quand on est d’une telle naïveté ? Je n’en suis pas sur…

Ce qui est sur, c’est qu’aucun écrivain ne peut survivre à ça :

« Je me suis décidé à acheter une pipe. […] On devrait se réunir entre hommes, de temps en temps, pour de longues pipes toutes silencieuses. Une sorte de culte. On m’a dit que les Quakers (est-ce bien ainsi qu’on doit l’écrire) aiment à s’assembler en silence, que c’est même là leur messe à eux ; mais que font-ils alors de leurs mains, et de leurs pensées vagabondes ? Un homme, s’il n’a pas son outil, doit avoir en main quelque chose : un livre de messe, ou un chapelet, ou un psautier. Ou bien une pipe. Alors, l’esprit peut dériver. »

J’ai rêvé de la fin

Étrange. Je me souviens peu de mes rêves. Mais, peut-être conséquence de l’effondrement personnel de jeudi après midi, cette nuit était une fin : j’étais dans une ville comme la mienne ou comme Poitiers, en coteaux parallèles. Je suis sur un axe qui passe d’un coteau à l’autre, loin du centre-ville, et brusquement la ville disparaît dans un nuage blanc gris, les gens se mettent à crier et courir vers moi, me dépasser sans me voir et s’éloigner vainement. Je reste immobile à regarder ça, et c’est à peu près tout. Ensuite, le rêve se rétrécit à des enjeux personnels de plus en plus minables jusqu’à la frustration finale quand je n’arrive pas à écrire un SMS…