littérature

Brèves de Dunsany

François Bon a décidé de traduire et publier sur son site les fictions très courtes, étranges, absurdes et malicieuses de Lord Dunsany (1878-1957), auteur irlandais précurseur de la fantasy moderne et méconnu en France : « 51 Tales paraît en 1915, et c’est la Mort qui y joue, et des idées de fin de civilisation qui nous touchent directement… » Et en effet, ces petits bijoux textuels sont parfois prophétiquement vertigineux !

François Bon annonce qu’il mettra la page à jour au fur et à mesure de ses traductions. Voilà ce qu’il faut suivre ! Voilà ce qui mérite un peu de votre attention, plutôt que plonger avec la foule dans ces grands fleuves qui se jettent si vite dans la mer indistincte de la consommation culturelle !

À suivre, donc, ici :

http://www.tierslivre.net/spip/spip.php?article3980

Pays perdu, Jourde, etc.

Ma lecture de Pierre Jourde commence comme ça : je connaissais l’existence de « la littérature sans estomac » depuis sa parution grâce au jeu mnémotechnique avec Gracq. Mais je ne l’avais alors pas lu, me méfiant généralement des pamphlets. Et cet été, enfin, me passe entre les mains « la première pierre » (2013). Je l’ouvre et dès les premières phrases, comprends que le livre parle d’un autre livre, antérieur de dix ans… Intrigué, car j’aime les livres qui se répondent, j’abandonne cette lecture seconde pour remonter à la lecture première : « Pays perdu ».

Voilà comment j’ai lu Pierre Jourde. Et comme celui-là est plutôt du genre dent dure avec ses collègues, on devrait pouvoir l’être avec lui. Mais non. Non. Non vraiment, sans façon !

Peut-être que, rapidement… oui, mais voilà, je venais de Claude Simon, juste avant, et ma première lecture en fût faussée, parce que Jourde est plus rêche. Mais c’était un biais de perception, par contraste, et cette première sensation estompée, après l’évanouissement des immenses phrases chantantes de Claude Simon, j’ai vu plus précisément la dose de manières de l’écriture de Jourde, une dose qui peut agacer, mais qui fait de ce livre, Pays perdu, un long poème en prose. 

Mais pas que ça.

« Pays perdu » est le genre de livre qui vous fait rappeler que la bibliothèque (et la vidéothèque) du monde grouille de bourgeois bien habillés, des bourgeois bien propres, sans peau et sans les maladies et accidents qui vont avec, sans main et sans pied non plus… sans organes, tout en échanges verbaux compassés, codés, et pourtant ayant la prétention de faire rentrer l’universel par là, ce chas trop étriqué d’une aiguille trop polie. Ce n’est pas général, mais c’est massif.

Ha ! Cette vieille histoire sociale ! Alors, de temps en temps, par le hasard biographique, un écrivain arrive d’où on ne l’attendait pas, hors le cycle parfait de la reproduction familiale ou de l’un de ces destins de « raté de la famille » qu’on réserve à celui incapable de gagner de l’argent à l’international…

C’est ainsi, parfois, que le monde entre en littérature. Mon monde. Ce monde qui, pour moi, est le réel. Ici, plus précisément, celui de mes souvenirs.

Alors oui, chez Pierre Jourde il semble y avoir une tension irréconciliable entre la forme d’une écriture qui lorgne vers celles des grands bourgeois désargentés qui nous racontent si joliment leurs si nombreux non-problèmes, et le monde qui entre ici, ce pays perdu à triple compte, puisque pas seulement géographiquement et temporellement perdu, il l’était aussi pour la littérature, hors la littérature, et qu’il faut un hurluberlu pour l’y faire entrer.

Et qu’il devra le payer, semble-t-il. Mais ça, c’est l’histoire de l’autre livre

Alors, comment vous dire ? Le pays de Jourde perché dans sa montagne est bien plus perdu que les miens, de pays perdus. Pourtant, là-dedans, aucun exotisme pour moi, comme si chaque détail décrit trouvait un ancrage profond et précis, un ancrage longtemps abandonné, brusquement dépoussiéré par ma lecture tardive.

Comme si le pays de Jourde était une forme d’essence du pays perdu, si essentiel que j’ai cette impression vive d’avoir connu ces gens-là, ceux décrits, peut-être un peu moins rustique, à peine, d’avoir connu ces verres croûtés, peut-être un peu moins sale, à peine, ces piquettes, peut-être un peu moins piquantes… Non, ça non, les piquettes, je les ai connus telles que décrit, et elles étaient bien imbuvables ! Ils me sont encore en travers des papilles, de ces verres sales qu’on vous tend d’autorité et qu’il faut boire en tentant de cacher le retroussement instinctif des babines tout en répondant synchro « oui » de la tête à l’impérative question « il est bon, hein ? Mon vin… ».

Oui, ce pays perdu de Jourde est le mien, ou plutôt les miens, territoires, humains, animaux, ingrédients éclatés dans le temps et l’espace de mon enfance.

Alors ? Alors c’est étrange, je suis resté surpris de me retrouver, sans enthousiasme, juste comme une réminiscence neutre, dans un chez moi disparut, effacé, mais qui existe sûrement encore pour d’autres. J’ai approuvé et compris pourquoi et comme Pierre Jourde peuple son pays perdu de grandes figures mythologiques, comment il rend justice à une noblesse des êtres loin des salons, des titres et des médailles. 

J’ai compris la colère à venir et l’ampleur du malentendu. Et l’injustice croisée, de Jourde qui ose fabriquer des figures à partir des êtres, figures sûrement trop grandes pour les modèles, et des modèles qui ne comprendront jamais cet incroyable acte d’amour. Ce malentendu, vu et vécu ailleurs, est une plaie éternelle et irréductible, c’est le malentendu de la littérature.   

J’ai accepté les défauts du livre, un ressassement vers la fin, lu comme une manière de rester encore dans le pays, de s’y accrocher, comme une prescience des conséquences à venir, de sa plus grande perte encore…

Et enfin, j’ai rangé le livre dans le rayon de ceux qui comptent pour moi. Juste.

 

Le blog de Pierre Jourde : http://pierre-jourde.blogs.nouvelobs.com 

 

Istrati ! genèse d’un livre

Le nouveau livre de Golo, « Istrati ! » (Actes Sud BD), est en librairie. C’est un gros pavé bleu gitane, roman picaresque comme on en fait plus, gorgé de péripéties, grouillant de vie et d’esprit, qui renoue avec une longue tradition du récit de voyage et revivifie le souvenir de Panaït Istrati, éternel vagabond comme les aime tant Golo. Et ces 276 pages d’aventures ne sont que le premier tome de cet immense roman des romans d’Istrati sur lequel Golo travaille depuis 2014. j’ai assisté à la gestation de la chose, à la masse difficile à saisir de labeurs, composés de lectures intégrales, de recherches historiques, iconographiques (et un livre comme ça est bien l’équivalent d’une thèse), d’écritures et de dessins en quantité qui dépasse de beaucoup le résultat final.  Tout ça pour le plaisir du lecteur. Et le plaisir est là, j’ai déjà goûté ! 

Pour avoir assisté à cet immense voyage immobile, je ne peux qu’en témoigner à l’aide de quelques photographies : Read More →

Le point éclairant

Un dimanche, partir du Point aveugle de Javier Cercas, chercher le cadre de la citation de Gorgias dans Plutarque (et j’aime Plutarque. Toujours agréable d’y revenir), s’intéresser au premier roman picaresque (dit « premier roman » chez Cercas, mais laissons-lui), découvrir La Vie de Lazarillo de Tormes, le télécharger en diverses versions et se promettre de s’y perdre un peu, zapper le Quichotte pour le jour pour explorer d’autres archéo-romans espagnols, avec Mateo Alemán et Quevedo, baroque concentré…

Et je me demandais… Alors que le roman commence si bien, en opposition quasi marxiste avec la littérature précédente, comment avait-il pu se laisser subtiliser et transformer en roman bourgeois ?

Et ce n’est pas un problème formel, mais de qui porte le récit : qui est le héros.

Quelques années avant « la vie de Lazarillo de Tormes », en Italie L’Arioste écrit un roman, lui aussi, une parodie des genres antérieurs, lui aussi, et lui aussi ose une transgression sociale passée relativement inaperçue. Mais il n’est pire aveugle…

Et donc, personne ne raconte « vraiment » Roland furieux (j’en parle ici) : l’histoire d’une jeune princesse de Chine, séduisante, de meurs légère, très courtisée par tous les princes de son époque, qui passe son temps à les fuir et à s’en moquer et qui, à la fin, choisira un simple soldat blessé forcé à la retraite… Un simple soldat ! Un pauvre ! Sans nom, sans titre !

(Il faut ajouter à ça le fait que le personnage principal est une femme, comme un peu plus tard dans Moll Flanders…)

Oui, au tout début du XVIIe siècle, en littérature (comme en peinture avec les Frères Le Nain, tiens !), le héros n’est plus prince ou roi, ou chef de guerre, mais pauvre !

Et ceci, en Italie, en Espagne, en France, en Angleterre, en Allemagne et même au Mexique… 

 

Mon premier livre de science fiction

Je me souviens de quoi, exactement ? Pas grand chose. Une impression de supermarché, pendant des vacances à la mer. Supérette, plutôt, en fait, car sensation plus que souvenir d’un tout petit rayon livre à droite en entrant. Avoir le « droit » de choisir un livre dans un maigre choix. Ne rien reconnaître. Prendre un petit livre coloré séduisant. Quel âge ? Je ne sais pas, mais sensation d’une audace dans le choix, de passer un cap de maturité.

C’était un petit roman de SF de Joseph Greene : « La Cité perdue« , édité par les Deux Coqs d’Or dans la collection « Étoile d’or »

Et ensuite, d’avoir été charmé par ma lecture. Au point que débutera ainsi une longue passion pour la Science Fiction. Mais j’étais trop petit pour une bibliophilie active et volontaire. Je ne rechercherais pas la collection. Viendrons ensuite les « bibliothèque verte » (j’ai zappé la rose), et c’est seulement des années plus tard, pendant le temps du collège, que je passerais massivement aux collections de J’ai Lu, Pocket, Fleuve noir…

Aujourd’hui, ce petit livre qui est resté plus de 40 ans dans le grenier de mes parents a été adopté par Sophie Guerrive (qui m’a envoyé la photo en vignette en haut), et je me rends compte que je ne sais plus vraiment ce qu’il raconte.

Mais oui, c’est ce livre unique, tout petit, tout modeste, qui a planté la graine du goût pour les extraterrestres, les voyages interstellaires, les mondes étranges… Et c’est sûrement ce livre qui a fait que je ne passerais pas au polar après toutes ces enquêtes en « bibliothèque verte », comme ça aurait pu être logique.

[ Au passage, si je connais le premier, je ne connais pas mon dernier livre de science-fiction, quand vers 16 ou 17 ans le goût m’en est passé, brusquement, mais je connais parfaitement le dernier auteur de SF que j’ai lu : Philip K. Dick ]

Et aujourd’hui, sur ce site : https://strenae.revues.org/1605? je trouve ce document épatant qui montre l’illustration originale de la couverture, par le peintre Giovanni Giannini, avec les indications de cadrage et réduction pour l’impression, document qui réveille mes souvenirs…

Autour de la robe de mariée de Marguerite Sirvins

Autour et sur « La robe de Mariée », texte de Katherine L. Battaiellie, aux éditions Marguerite Waknine

J’ai encore lu un cahier des éditions Waknine. Pourtant, ma liste de lecture est toujours aussi longue, et dernièrement, je retrouve ma vieille manie des « livres en chantier ». Mais voilà, ces petits cahiers m’attirent. En particulier les textes rares qu’ils exhument (ma lecture d’In Abstracto d’Urmuz).

Instinctivement, je cherchais dans leur catalogue à renouveler ma bonne expérience de lecture, et m’arrêtais très vite sur deux de la collection « livrets d’art » : « La vie des Basiles » de René Daumal, pataphysicien, et « La robe de Mariée » de Katherine L. Battaiellie. Je savais aussi, à je ne sais quoi, que je lirais le second en premier. Intuition confirmée par la lecture des premiers mots. Zou ! Read More →

François Darnaudet - Photo Alain François

François Darnaudet, le molar

Visite éclair de François Darnaudet le Molar (« Les motards du polar » club des motards écrivains de polar), d’un coup de moto, le temps d’avaler un croque-madame et boire un p’tit noir… et de causer tranquille. Nous évoquons ses années « Gore » quand il s’y était adonné (l’un de ses romans a été réédité deux fois depuis l’époque, sous des titres différents chez des éditeurs différents), et comment il restait un groupe de 200 fans du genre, chiffre semble-t-il incompressible…

Je me souviens de l’arrivée du gore, à la fin de mon  adolescence, et c’était trop tard pour moi. Je n’en ai pas, ou peu lu, je crois. Pourtant, souvenir d’en avoir tenu entre les mains, des couvertures, de cet étrange logo de genre… et c’est tout.

François en a écrit, mais dit-il «les amateurs trouvaient que je n’y mettais pas assez de cul». Oui, le gore c’est sang et cul. Et rien d’autre en fait !

Pour rester dans le ton, un portrait trashouille, limite charge…

Profil noir de François Darnaudet - Photo Alain François

Portrait : Frank

J’ai enfin rencontré Frank (pseudo de « Frank Reichert »), scénariste de BD puissant, écrivain, traducteur de polar, qui a écrit de nombreux scénarios très noirs (et très drôles) pour Golo pendant une grosse décennie (à partir de 1978 et « ballades pour un voyou« ). Mais aussi pour Baudoin, entre autre…

Pas de wikimachin, mais deux entrées sur bnf.fr :

Frank Reichert http://data.bnf.fr/12073592/frank_reichert

Frank http://data.bnf.fr/11903451/frank

Je l’ai vu chez Golo, la nuit du 18 au 19 août 2017, et j’aurais bien aimé le croiser avec une meilleure lumière, et pas seulement dans la pénombre d’une soirée ! Mais je reste un indécrottable antiflash… 

 

Tu veux qu’j’te dise ?

Il paraît qu’Éric Chevillard est le plus grand écrivain français vivant. Ouaip, c’est ce que disent ses copains, les autres vivants… Mais c’est ses copains… Alors, je sais pas trop… parce que j’ai tellement arrêté de lire beaucoup que j’ai fini par ralentir, et du coup, j’ai du retard… 

Plus le temps de comparer avec tous les autres, les vivants…

Alors j’sais pas jusqu’où il est grand, mais c’est un sacré marrant, le Chevillard !

Tirade (sur « Juste Ciel » d’Éric Chevillard)

Je crois que j’aurai aimé, comme le moindre « mort » de « Juste Ciel » d’Éric Chevillard, avoir parfois ce genre de réparti, pour remplacer, éviter, et fuir même, des dialogues incohérents, maladifs, insensés, mortifères, psychomécaniques, attendues, à l’issu si écrite qu’on préférerait s’arracher la langue plutôt que les avoir prononcé, plutôt qu’y avoir joué et perdu d’avance, perdu d’avance, parce qu’il y a des échanges qu’il est préférable de ne pas avoir, contre le culte de l’expression, de l’éclairage, de la mise à plat, des points sur les i, des regards en face, et de toutes ces saletés de vérités débiles qu’on s’imagine devoir dire au mauvais moment :

« Sais-tu qu’en ce mo­ment même, à cet ins­tant, des man­drills errent dans l’ombre rose d’une sa­vane, une vieille dame s’écroule morte dans la rue, une sau­te­relle vert amande ef­fec­tue un bond, une bille roule sous un buf­fet, une sta­lac­tite de glace se dé­tache d’un pi­ton, une chèvre met bas, un ado­les­cent fait à ses pa­rents l’aveu de son ho­mo­sexua­li­té, une vague se brise sur un ro­cher, un grain de riz choit sur un col, une pièce de puzzle ir­ré­mé­dia­ble­ment s’égare, une bour­rasque em­porte un toit, un poète trouve une rime, une corde de gui­tare casse, un cy­cliste se frac­ture la cla­vi­cule, un in­cen­die se pro­page aux étages, une femme se cambre et jouit, un coup de feu part, un cygne plonge, un gâ­teau sort du four, un Van Gogh est au­then­ti­fié, des che­mi­nots se mettent en grève, un nuage de­vient un aigle, un ten­nis­man smashe, un ra­dis germe, un bébé vo­mit, un vin tourne, un cou­teau la­cère un corps, un éco­lier triche, un gar­çon de café tré­buche, une ba­nane est pe­lée, un la­cet se rompt, une hor­loge s’ar­rête, un sa­pin se couche, un cam­brio­leur pé­nètre par ef­frac­tion dans une vil­la de bord de mer aux vo­lets bleus puis dé­robe une pe­tite gui­tare es­pa­gnole, un groupe folk­lo­rique ré­pète son qua­drille, une pros­ti­tuée re­fuse un client ivre, du lait bouillant dé­borde de la cas­se­role, deux dé­mé­na­geurs dé­chargent une ar­moire, une au­to­mo­bile per­cute un mur, un gru­tier grimpe dans sa ca­bine, le cours d’une ac­tion s’ef­fondre, une fillette ra­masse une plume, un che­val se­coue sa cri­nière et chie, un homme brun se dé­bar­rasse d’une chi­que­naude du mé­got de sa ci­ga­rette, un homme blond aus­si, un écri­vain s’es­saye à autre chose, un cer­cueil des­cend dans une fosse, un cœ­la­canthe se pro­pulse vers l’ave­nir d’un coup de queue, une mé­téo­rite se dés­in­tègre en en­trant dans l’at­mo­sphère, une four­mi bi­furque, un mar­teau s’abat, en ce mo­ment même aus­si, Pal­myre, et d’ailleurs à chaque ins­tant, tout cela reste vrai. »

Sinon, que ce livre est drôle. Et tendre. « L’avenir n’existe pas », message de l’au-delà.

Et noter, la naissance de la poésie, chez le personnage, de l’amour pour une morte ancienne comme http://bonobo.net/dialogue-sur-la-fille-virtuelle

Petit tremblement : Je dis, dans une autre sphère, mais exactement trente secondes avant : « je ne comprends pas pourquoi se faire épiler les sourcils doit vider les sinus ? Pourquoi ? » sans réponse, et je retourne à ma lecture, je tourne la page que je viens de terminer, et lit :

« On ne lui a seule­ment pas ex­pli­qué pour­quoi l’ar­ra­chage d’un sour­cil pro­voque l’éter­nue­ment. »

Heu… Tu te calmes, Chevillard, et tu restes dans tes livres, bien virtuel, bien loin, et sans interférer avec ma vie S.V.P. !

Non, mais quelle malice ! (dans le livre, et l’interférence avec mon continuum)

Qu’est-ce que ce livre est drôle !

Tu veux te soigner de tes petites misères ?

Passe par « à vau-l’eau » de Huysmans. C’est libre, donc gratos, et c’est un dépuratif, pour utiliser un terme dans le ton, des humeurs contemporaines si promptes à oublier la condition, la notre, et se souvenir qu’on s’en sort pas si mal.

Et son fonctionnaire dépressif annonce des littératures du XXe siècle, et Bartleby…

Au passage, noter que chaque génération pleure sur un Paris disparu. Ce qui tendrait à prouver que Paris passe son temps à disparaître. Image amusante.

Et puis, ça finira bien par arriver !

 

ou là :

Les gardiens des livres

Une lecture du livre « Les gardiens des livres » de Mikhaïl Ossorguine, sur l’aventure de « la Librairie des écrivains », pendant la révolution Russe

Read More →

L’Album primo-avrilesque toute l’année

Avant d’oublier, noter que l’historique et problématique « Album primo-avrilesque » d’Alphonse Allais (éditions 1897) est en ligne sur Gallica :

« Problématique », car il pose la question de la réévaluation a posteriori d’œuvres, et même d’objets plus où moins volontaires, que l’Histoire dévoie de leur finalité première (le rire, ici) pour les intégrer dans un récit aussi cohérent qu’artificiel (l’Histoire de la musique, de l’Art et plus spécifiquement, l’histoire du monochrome).

Je reviendrais sur ces phénomènes de paréidolies culturelles ultérieurement, mais quoi qu’il en soit, voilà encore un document en ligne, en libre consultation, à l’importance historique incalculable.

 

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Dans le con d’Irène

Je suis chagriné, presque honteux de n’avoir lu « le con d’Irène » de Louis Aragon que maintenant. Surtout que ce con-là, j’ai l’impression de le connaître depuis toujours (et je pensais même l’avoir déjà dans ma bibliothèque).

Non, et jamais lu. Pourquoi ? Pas croisé. Pas croisé, simplement.

Aucune importance, l’injustice est réparée, et peut-être est-ce mieux, car je ne suis pas sur d’en avoir goûté tous les sucs, plus jeune. En particulier la motivation passionnelle, de celles, des passions, qui font pondre des phrases comme ça.

Car quelle surprise ! Le con d’Irène, texte maudit parmi les textes maudis, caché, censuré, au titre tronqué du con par Régine D., renié par Aragon, enfin suffisamment vieux pour paraître sans heurt en 2000 seulement, c’est-à-dire 74 ans après son écriture, n’est pourtant pas un texte érotique (mais le scandale n’était-il pas dans ces deux portraits de femmes qui se comportent en tout « comme des hommes » ?). Ce n’est pas un texte de genre, mais juste, simplement, tranquillement, un pur chef-d’œuvre de la littérature. Une merveille d’écriture sensible et sentimentale. Quelle force et quelle beauté dans ce con-là !

Au passage, cette parcelle qui vaut pour le tout (d’un inachevé et refoulé grand roman), le vaut doublement, puisque, d’une certaine manière, bien d’autres suivants sont entier contenu dans ce texte supérieur.

Pour la route :

« Un grand vent qui sortait de la mer creuse et noire, qui sortait de la mer pleine de noyés nus, un grand vent souleva, gonfla, le rideau de percale avec un bruit de ris soudain dans le hunier. On avait vu de mauvaises mines sur la route : visages de poussière, coléreux. Une nuit surnaturelle prend tout à coup le pays à la gorge des collines salées aux bas-fonds des marais où erre on le sait trop le feu grisou qui je le jure est l’âme revenante des enlisés ou pour être juste et rapporter l’opinion commune à tous ceux qui pensent avoir secoué à jamais le manteau souris des superstitions la combustion inexpliquée et détonante du gaz méthane des tourbières, et il n’y a pas là de quoi s’inquiéter, même à la nuit, même à la nuit surnaturelle qui s’abat soudain vers les quatre heures des bocages bleus aux combes humides, alors qu’il rôde quelque part un homme, magnifique à en croire le voiturier de retour de la gare, sous les premières gouttes larges de la pluie et dans le désordre des herbages frissonnants de la panique prévoyante des insectes. »

 

Si j’avais de l’argent… l’édition originale avec les illustrations d’André Masson, oui

 

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maman agonisait lentement

J’ai différé jusqu’à cet âge, d’un début de vieillesse, pour lire Claude Simon. Je dois avouer que je goûte chaque phrase comme une douceur de fin de repas. Et ceci, malgré l’insanité sociale… Il faut bien s’y faire, si on veut lire.

Pourtant, je finis par voir le système de l’écriture, son esthétique, et à en être agacé parfois.

Mais c’est beau, oui, et ça roule sans heurt, plus chaud qu’en général chez ces nouveaux qui n’ont plus rien de nouveau.

Je voulais juste retrouver quelque chose qui peut se lire à haute voix.

Et même si parfois on n’a plus aucune idée de comment commençait l’interminable phrase qui se termine par

« puis s’éloignaient peu à peu avant de mourir entre les pins, les poussiéreux buissons de lauriers et les massifs bordés d’iris dans le jardin où couchée comme une sorte d’épouvantail sur cette liseuse recouverte de cretonne à fleurs, que selon les heures on déplaçait sur le gravier en suivant la marche des ombres, maman agonisait lentement.  »

En attendant

Quoi ?

Je ne sais pas, mais j’ai repris mes lectures du petit déjeuner. Certains écoutent la radio. Je ne sais pas faire ça. Et je lis « Le Tramway », de Claude Simon, avec un certain… soulagement.

Je sens bien comme je n’ose avouer, par sympathie pour l’écrivain, comme j’ai été contrit par ma lecture des trois Vernon. Comment j’avais besoin de retrouver une écriture qui investit quelque chose dans l’écriture, et pas dans ce que ça raconte. Car je m’en fous, de ce que ça raconte ! T’imagines un amateur de peinture qui te dit « moi, ce que j’aime, c’est les Arlequins, en peinture ! » (Mais pas plus « les madones », « les bords de mer », les…). Non, le sujet, on s’en fout, évidement, ce qui compte, c’est le traitement. Le sujet, quel qu’il soit, est porté par le traitement. Ou pas…

Et pour me laver de l’inconstance et des catastrophiques effondrements de l’écriture de Despentes, j’ai ressenti le besoin de me plonger dans un bain d’une autre envergure.

J’ai trouvé une écriture-chant, enfin.

Vernon Subutex, ou le syndrôme Raffarin

J’ai trouvé la fin facile, facile comme le scénar d’une bande SF de Métal Hurlant, facile comme une mauvaise blague de fin de soirée. Et foireuse. J’ai pensé aux augures de Sollers, dans les années 80, si sûr de lui, le gars qui avait tout compris à son époque au point de prédire l’avenir, et qui s’est tant planté ! Non, pas tant planté, complètement planté ! totalement ! 

La trilogie Vernon Subutex, de Virginie Despentes.

Faut pas jouer à ça, à l’affranchi qui a tellement le goût de son présent sur la langue qu’il croit qu’il sait où ça va. À ce jeu, on se plante, et on se plante à court terme, et ça, c’est moche et assez ridicule. Mais c’est un moindre mal, même si ce symptôme là, de cette trilogie, en est un autre de la même maladie qui ronge l’oeuvre, en gangrène, l’empêchant d’être ce qu’elle aurait pu être.

L’autre, le symptôme principal de la maladie, c’est la déficience du scanner sociale. C’est un symptôme commun. On dit qu’on a l’horizon de deux classes au-dessus de soi, et deux classes en dessous. Ensuite, plus haut et plus bas, ça existe simplement pas, dans sa vie. Michel Houellebecq a eu la présence d’esprit de s’en plaindre, dernièrement, d’être socialement déconnecté et donc plus pertinent. La déconnexion sociale de Virginie Despentes est elle aussi relativement grave. Et cette déconnexion, de mon point d’observation sociale, détruit toute possibilité pour moi d’entrer en résonance avec l’oeuvre. 

 Pourtant, deux choses :

 — J’ai une immense sympathie pour Virginie Despentes. Et une admiration spontanée, autant pour l’oeuvre que pour le courage. Je me souviens très bien pourquoi elle sait les dangers des réseaux, comment ça a été violent, comment les connards se sont acharnés sur elle.

— J’ai été embarqué par le premier livre. Je ne m’y attendais pas. Depuis quelque temps, j’essayais de revenir vers le roman. Mais tout me tombait des mains. J’ai tenté haut, fort, rare, panthéonifié, marginal… Non, tout me tombait des mains ! Je me disais, « le roman », c’est plus pour moi. Ça me fait chier, ça raconte toujours la même chose, j’ai toujours l’impression d’avoir déjà lu…

Et puis, cette sympathie pour Despentes… Alors, j’ouvre le tome premier de Vernon Subutex, et engrainé dedans. Pendant un tome et demi. Et c’est déjà un petit miracle !

 Ensuite, au milieu exact du tome deux, l’écriture s’effondre. Mais je sais pourquoi et je pardonne facile. Ces moments où t’es obligé de raconter un truc mièvre, chiant, mais indispensable pour aller là où tu veux aller… Chiant, la fiction de genre ! Ensuite ça se reprend, et au milieu du tome trois, ça redevient marrant, comme une locomotive qui passe le col pour descendre de l’autre côté. Et la fin en conclusion le diagnostique foireux… Mauvaise blague.

Bon, sinon, c’est beau, cette structure circulaire, cette ronde de personnages qui tournent autour d’un axe unique, le pseudo-personnage du titre, et cette manière de s’en approcher, de s’en éloigner, par la subjectivité des personnages périphériques, de montrer par chapitre le regard d’un sur le centre, sur le point de rencontre, de convergence…

Oui, c’est beau. Il faut une puissance documentaire exceptionnelle pour faire ce qu’elle fait, Virginie Despentes. Il fait avoir amassé un corpus monstre d’informations subjectives. C’est le roman, la qualité balzacienne du roman.

Pourtant, si en tant que lecteur satellite, je suis resté à la périphérie, sans jamais totalement adhérer, c’est pour une raison simple : l’ambition sociale des trois livres ne colle avec rien de ma vie. Rien. Et c’est étrange. Tant de documentation, et rien qui ne colle ? C’est anormal, dans le cadre de ce projet qui a une claire volonté d’englober le fait social d’un moment, d’une société, d’un pays et de projeter tout ça dans le futur, à la Houellebecq.

Je peux ni me dire que j’ai lu le truc du moment, diagnostique biaisé, ni une oeuvre majeure, qui m’aurait emporté longtemps… Non, dommage.

Subutex, c’est un peu comme prendre les candidats d’une TV réalité pour « le peuple ». 

Sa bande de cas sociaux, c’est les x-mens ! ils ont tous des super pouvoirs ! Et puis ils sont tous beaux, et même plus, ont tous des capacités de séductions hors du commun ! Rien que ça ! Du coup, ses « gens normaux » n’ont rien de normaux, et le fait social, la réalité sociale, et donc la réalité du temps, lui échappe totalement, réduisant ces trois gros tomes à de la SF un poil caricaturale.

Le Vernon, qui perd son RSA au début du livre est un ancien disquaire « mythique » qui a formé une vedette au rock, et même au fond du caniveau, il lui reste l’héritage symbolique, un réseaux social solide et par dessus le marché (cas de la dire), la beauté physique… et plus loin, le fond du fond de la sociologie, le sol de la fosse humaine, la femme d’un certain âge au corps déformé par la bouffe et l’alcool, éructant, vulgaire et vile, est une ancienne prof de littérature. Par une prof du français, non ! De littérature ! T’imagines pas Virginie ! D’ou je viens, « prof de littérature », même au chômage, même alcoolique, c’est un pic social inatteignable ! t’imagines pas comment l’iceberg continue profond, dessous la surface qui te sert de miroir et t’empêche de voir vraiment la « société » que tu aimerais décrire !

Évidemment, ça ne devrait avoir aucune importance. Après tout, lire un roman avec une ancienne star du porno, un trader, des rockeurs, pourquoi pas ? Non, ça ne devrait pas avoir d’importance s’il n’y avait cette volonté affichée de réaliser un scanner social et politique de l’époque. Et c’est là que je ne m’y retrouve pas. Elle parle sûrement de gens qui existent, mais en 52 ans de vie, je n’ai jamais rencontré ces gens, et donc je doute de leur représentatitivé, et donc je doute qu’on puisse en tirer un portrait de l’époque, et extrapoler un scénario pour la suite… 

Je ne parle que des défauts, mais c’est brillant aussi, ça roule, ça emporte et ça fait rire. C’est pas une écriture qui te scotch, qui t’épate, qui te transcende et te donne envie d’écrire, mais c’est ce que c’est et rien de plus, et c’est une vertu. Et il y a des fulgurances, et des choses, tu sais qu’elle a entendu, observé, mémorisé, comprise, ou deviné, avec une force, une puissance documentaire rare.

Oui, ça faisait longtemps que je n’avais pas été pris par une histoire qui s’étale sur trois gros livres. Donc, faut relativiser mes chouinnements. Mais c’est juste ça :  j’aurais adoré m’abandonner complètement à la fantaisie, malgré les moments un peu niais, et même, aller, tant pis, même j’aurais accepté son obsession à la limite du ridicule pour la beauté. Même dans les patelins les plus bouseux, les personnages ne tombent que sur des gens exceptionnellement beaux, et elle ne peut pas s’empêcher de le noter, longuement, montrant ainsi que le mal qui nous tue, le vrai, elle l’a en elle, au-delà même du constat cruel que la vraie hiérarchie, c’est la valeur sur le marché du sexe, et que la seule vraie déchéance, c’est l’âge, inéluctable et universel mécanisme de déclassement social. Elle est imprégnée de cette saleté qui fait tout voir par le prisme du pire des héritages, la loterie génétique, la qualité de la peau, la symétrie du visage, la clarté des yeux…

Et c’est bien là le coeur du problème : le point de vue de Virginie D., au sens strict.

D’où parle-t-elle ? De qui parle-t-elle ? Des gens qu’elle connaît. Et encore une fois, ça ne serait pas un problème s’il n’y avait, dans ces livres, cette évidente ambition socio-politique. Après tout, on ne peut vraiment parler que de ce que l’on connaît, et ainsi, les problèmes sociaux sont systématiquement réduits à une perte de valeur sur le marché du sexe, à l’exclusion de tout autre mécanisme social. Pourquoi ? Et bien pour la même raison que les personnages sont tous issus de l’environnement social de Virginie Despentes, qu’ils soient pauvres ou riches : rockeur, porno star, écrivain, universitaire, journaliste, scénariste et producteur, et les aspirants et satellites de ce monde-ci. À l’exclusion de toute autre possibilité. Encore une fois, ce ne serait pas un problème, si on oubliait que ces 3 livres donnent constamment des leçons, des leçons sociales, économiques, politiques, idéologiques… 

…Et n’avait cette prétention à synthétiser l’évolution d’une époque, et même deviner son futur…

Encore qu’arrivé à la fin, on comprend enfin de quoi ça parle vraiment et ce qu’aurait du rester le livre : une complainte mélancolique, nostalgique, sur la disparition de la culture rock.

 

[Ha ! C’est quoi le syndrome Raffarin ? Référence à la célèbre  raffarinade : «la France d’en bas», qui fût mal comprise par les journalistes, car le R complétant, on comprenait que le bas de la France était composé de la bourgeoisie provinciale, des petits propriétaires, exploitants (comme ses parents), des professions libérales, médecins et notaire, et qu’en dessous, il n’y avait rien…]

 

Dans le bréviaire du chaos

J’admire les gens qui ont la certitude du néant. Je n’ai pas même cette certitude-là. Je trouve chez eux une rigueur rassurante que je n’ai pas. Ou que je ne crois pas avoir. Pourtant, ce sont mes frères, comme tous, comme Albert Caraco que je lis ce matin grâce où à cause de David, qui a balancé sur facebook que « le bréviaire du chaos » est maintenant étrangement « libre de droit »…

Un psychiatre, quelque part, trouve dans ce bréviaire l’indice d’un syndrome pré-traumatique, mais c’est plutôt, simplement, un post-trauma classique, le traumatisme ici étant le merveilleux XXe siècle, et le malade mental celui qui en serait sorti sans choc.

Et puis, Albert Caraco n’est pas si rigoureux, oscillant entre vrai désespoir et réaction classique, avec, honte, des indices d’espérance à force de « si »,  de timide « demain » ou autre « besoin »… Le tragique de notre condition n’est donc pas si certain, ou si absolu, si même les désespérés doutent parfois.

Vivre aux frontières du cône de frottement

« le monde n’est qu’une bransloire perenne ; toutes choses y branslent sans cesse, la terre, les rochiers du Caucase, les pyramides d’Aegypte, et du bransle publicque et du leur ; la constance mesme n’est aultre chose qu’un bransle plus languissant. »

Le plus beau cerveau de par mes contrées ne pouvait imaginer que ce « pérenne » deviendrait douteux. J’ai trouvé la citation par le livre que je feuillette en ce moment : « ZickZack » (« Feuilletage » en français) de Hans Magnus Enzensberg. Livre remarquable par ailleurs et dont je reparlerais pour d’autres sujets. Au passage, quand même, noter la catastrophique traduction du titre ! Voilà ce qui se passe quand on donne la responsabilité d’une collection à Philippe Sollers…

Bien, donc je trouve cette citation, très belle et chantante, et retourne chercher Montaigne dans ma bibliothèque. Je trouve la version modernisée en Quarto, et je prends conscience que je ne me souviens plus si j’ai quelque part une édition plus ancienne. Cet extrait du chapitre deux du livre trois, le bien nommé « du repentir », est assez laidement écrit en français moderne dans l’édition Quarto. Impossible de reprendre cette version ici. Comme je veux retrouver le contexte, je charge une édition de 1802 sur Gallica. Là, ça sonne !

Et comme Montaigne y est aimable :

« je ne peinds pas l’estre, je peinds le passage »

« soit que je sois aultre moy mesme, soit que je saisisse les subiects par aultres circonstances et considérations : tant y a que je me contredis bien à l’adventure, mais la vérité, comme disoit Demades, je ne la contredis point. Si mon ame pouvoit prendre pied, je ne m’essaierois pas, je me resouldrois : elle est toujours en apprentissage et en espreuve. »

« Je propose une vie basse et sans lustre : c’est tout un ; on attache aussi bien toute la philosophie morale à une vie populaire et privée, qu’à une vie de plus riche estoffe : chasque homme porte la forme entière de l’humaine condition. »

Etc. Il est aimable.

 

Zibaldone [1587-1590]

Leopardi parsème ses considérations linguistiques si datées de petites choses comme celle-ci : « Celui qui a perdu tout espoir d’être heureux ne peut songer au bonheur des autres, car on ne peut le rechercher que par rapport au sien propre. Il ne peut plus même s’intéresser au malheur d’autrui. »

Zibaldone [986-988]

« En toutes choses, le plaisir est toujours la fin et l’utile n’est que le moyen. »

Une minuscule phrase, Giacomo Leopardi sait qu’il transgresse. C’est ce qu’on attend d’un auteur.

Alfred Kubin, victime de la dictature de la réception

Juste avant la tornade de paranoïa collective qui s’est abattue sur les campagnes [électorales] de mon petit pays, je pensais à quoi, déjà ? Ha oui, je venais d’extraire de ma bibliothèque et reparcourir trois petits fascicules d’Alfred Kubin, le dessinateur autrichien, édités par Allia en 2007 : « Le cabinet de curiosité », « le travail du dessinateur » et « ma vie ». Je me suis rendu compte que je n’avais pas vraiment lu « ma vie », donc « sa » vie.

Je ne peux pas dire que j’ai une passion particulière pour Alfred Kubin, dessinateur que je classais instinctivement comme « symboliste tardif », ou pour être plus indulgent, coincé entre « symboliste tardif » et « précurseur du surréalisme »… Un artiste de transition en quelque sorte, coincé entre deux époques, coincé entre deux siècles… La lecture de sa vie, texte rapide mais informatif, m’a permis de préciser mon jugement et m’a, du même coup, provoqué quelques réflexions d’ordre plus générales. Read More →

Le panthéon des monstres d’Urmuz

Demetru Demetrescu-Buzau, juge suicidé de son état, souffre d’un étrange trouble de la perception qui efface toute distinction entre sujet et objet… Il décrit alors le monde selon ce prisme nouveau, et le résultat est ce qu’il est : fort drôle.

Bon, Urmuz, ou Demetru Demetrescu-Buzau, ne souffre de rien d’autre sinon d’une intolérance chronique à la stabilité affligeante des chagrines bienséances. Malgré quelques complices, son humour disloquant ne trouble guère longtemps l’ordre public. Il tente bien, en bande, d’organiser des canulars désorganisant, mais l’inertie mènera sa pesanteur propre jusqu’au fossé fangeux ou il débutera tranquille sa putréfaction naturelle. Comme les autres.

Sauf qu’il était un singulier énergumène, performeur et écrivain, incohérent tardif, avant-gardiste précoce, cousin de Roussel et de tous les farceurs invétérés qui le suivront dans le siècle, Urmuz a sa place dans une version révisée de l’Anthologie de l’humour noir.

Oui, mais que faire des singuliers producteurs de singularités ? Les panthéonifier. C’est ce que fait la culture, haute, qui érige post-mortem au pic de ses herses les suicidés d’émotion.

Où les éditer en cahiers, comme l’ont fait mes voisins les éditions Waknine, et les lire, pour les sortir de leur isolement culturel mortifère.

Il n’existait qu’un seul livre en français de ce génie pur dont je ne savais rien encore hier, « Pages bizarres » chez L’Âge d’homme 1993, et maintenant « In abstracto » la version neuve chez Waknine,  pas cher et pourtant bijou rare et indispensable.

(En parfait accord avec l’auteur, je viens de comprendre que j’ai lu un livre qui n’existe pas encore… disponible le 15 avril 2017)

http://margueritewaknine.free.fr