mélancolie

Côte ouest (de la France), vélo, smartphone & réminiscences

De temps en temps, par souci de légèreté, j’utilise encore le smartphone comme appareil photo. Pour faire des photographies « volées », sans s’arrêter de rouler à vélo par exemple, le smartphone est idéal. J’ai appris à anticiper, à le tenir [presque toujours] droit, et à déclencher d’un frôlement de doigt ou grâce au bouton sur le côté.

Même s’il y a maintenant une saleté dans son optique gadget qui produit une petite tâche sombre, son usage me permet de jouer avec les filtres et avec les réminiscences qu’ils provoquent. Comme, par exemple, évoquer cette petite photographie de ma grand-mère (à gauche) pendant une promenade à vélo prise par mon grand-père paternel à l’époque de leur rencontre. Je construis ainsi un étrange pont temporel entre deux époques lointaines, entre persistance des formes, pratique de la photo souvenir/romantisme intact de la promenade à vélo, et gouffres générationnel et technologique…

Avec un filtre numérique noir et blanc crachouilleux (modifié et amélioré selon mon goût : un peu plus dur que les photos de mon grand-père)), imitant les aléas techniques du matériel bas de gamme des années 40 et des tirages papier minuscules, je ramène un petit reportage troublant d’une promenade sur une piste cyclable parfaitement contemporaine glissant au bord de l’océan Atlantique (environs de La Rochelle).

Petit surplus de trouble temporel parfaitement inattendu :  la découverte au bord de la piste d’une collection de jolies petites villas modernistes toutes neuves jouant leurs propres jeux de réminiscences, entre les années 20 de Mallet-Stevens, le modernisme californien, où même la parodie de « Mon oncle » de Jacques Tati…

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Cigish se cache

C’est une bonne surprise. Quelqu’un m’avait dit que c’était bien, quelqu’un m’avait dit que ça ne l’était pas. La balle au centre. Par contre, clairement, la couverture, qui m’évoquait des publications marginales du temps de mon adolescence, des choses que je n’aimais pas à l’époque, m’a légèrement refroidi. Allez, tu as écouté Florence Dupré La Tour, pendant la journée d’étude des petits masters, et tu avais été agréablement surpris, et comme d’habitude, inconscient, tu avais promis de lire ses livres. Alors ? Alors, va maintenant !

Et donc, j’ai lu «Cigish: Le Maître du Je», qui traîne chez les étudiants en Art, ici. Et j’ai été pris par le récit, instantanément, et je le répéterais, c’est à peu près tout ce que je demande maintenant. Oui, j’ai été pris.

Dans la première partie du livre, j’ai retrouvé ce que j’avais entendu en écoutant Florence Dupré La Tour, à quel point, malgré des origines sociales absolument opposées, nous avions des souvenirs communs d’une éducation catholique particulièrement folklorique. Elle m’a fait me souvenir de ces brainstormings entre enfants, pour se répartir les péchés imaginaires à dire pendant la confession. Comme les enfants veulent toujours « bien répondre », nous nous répartissions les péchés, comme on se répartit des rôles, pensant qu’il ne serait pas crédible d’avoir les mêmes à confesser. C’était, déjà, l’expérimentation de la manière perverse dont une question fabrique une réponse. Elle m’a fait me souvenir aussi comment, pendant la communion, j’avais regardé les grosses mains trop blanches de l’évêque, ces grosses mains couvertes de taches de vieillesse, molle de n’avoir jamais rien fait et si ostensiblement affectueuses avec les enfants alignés… et ses vêtements idiots, ses simagrées ridicules et si peu spirituelles, et comment ce jour-là j’étais sorti définitivement de la religion de mes parents. Non d’ailleurs à cause d’un comportement explicitement déviant, que devant l’arbitraire et le ridicule total, définitif, du cérémonial. j’avais eu honte, de moi, des autres, de tous, d’eux. J’en garde encore ce sentiment, qu’il y a dans ces rituels et ces croyances une indignité dont aucune conscience réellement mature ne se relève.

Et ensuite, le livre change. Évidemment, sa nature de compilation/anthologie d’un blog le rend un peu hétérogène, et explique peut-être l’évolution finale, mais de la première à la dernière page, le livre reste porté par sa qualité principale : Florence Dupré La Tour sait mener un récit, n’importe quel récit, n’importe quel discours, et t’emporter avec elle. Et j’ai rapidement commencé à ricaner, tout seul, comme un con, à en devenir agaçant pour mon environnement, et ça aussi, c’est très bon signe.

Après l’introduction très égotique, on rentre dans un récit à clef, qui joue avec le réel, qui se replie sur lui-même, qui s’emmêle, qui s’amuse du performatif des blogs dû à l’immédiateté de la réception, et qui joue en ça avec les codes des jeux de rôle, une culture que je n’ai pas croisée, ou si peu… Cette qualité-là, source d’humour, m’intéresse moins structurellement, sinon qu’elle m’évoque les « petits problèmes » que j’ai eus comme blogueur quotidien en 2006 et 2007, et surtout les très gros problèmes de Fabrice Neaud avec son Journal, ou ceux de Christine Angot pour la littérature… Il faudrait y revenir.

Mais peu importe ! La seule chose qui compte c’est que je me suis marré et qu’il y a des choses épatantes dans ce livre. Et surtout que s’y dévoilent une intelligence brillante, une générosité, une propension au don de soi, tordue et perverse à souhait, en accord parfait avec la perversion de cette éducation qu’on appelle si improprement « bonne ».

Bibliographie de Florence Dupré La Tour

(Il y aurait beaucoup à dire sur ce livre, entre la religion, les jeux de rôle, les troubles de l’identité, l’autofiction, la gémellité, mais comme le livre date de 2015, je suis sûr que tout ça a déjà été abordé ailleurs).

Vulcain

Ce matin, au réveil, je rentre dans le salon, m’approche de la fenêtre, l’ouvre, et vais m’écarter quand se pose un visiteur rare. Je suis surpris. Je croyais déjà habiter un monde sans eux. Un monde stérile. Je n’aurais pas le temps de le prendre correctement en photo.

Il y a 40 ans, je les épinglais, inconscient, ils formaient des nuées qui s’échappaient devant mon épuisette.

Serré

Mélancolie du milieu de la nuit.
Sentiments désagréables d’être encore perdu.
De rester troublé, comme les eaux sales.
Dans des douleurs impures, inconfortables.
Inconsolable, irrécupérable, minable.
Gaspillé, jeté, prisonnier.
D’une vie dissonante.

 

 

Jusqu’où

Je sais ce que je cherche. Je cherche où est passée ma légèreté.

Pourquoi je ne me débarrasse pas de ce chagrin ?

Pourquoi revient-il toujours, neuf, à n’importe quelle heure, et la nuit parfois, jusqu’au malaise.

Pourquoi ?

Le barbare post-moderne domine le monde

Le barbare post-moderne s’avère un fin stratège. Doucement, avec comme bras de levier la bassesse des élites locales, il est en train de faire basculer le monde sur son axe.

Les deux candidats à la domination du XXIe siècle sont en passe de gagner, avec deux stratégies différentes :

– La Chine en adoptant le système de l’ennemi et en envahissant le monde par les sous-sols du capitalisme (comme Taschen l’a fait il y a 30 ans pour les livres d’Art), s’infiltrant partout, dans chaque petite ville des anciens maîtres, par le moindre pas de porte désaffecté. Qui aurait dit il y a 30 ans que la Chine Communiste deviendrait le plus agressif des capitalistes ? Et la voilà, partant du pire du plus bas pour grimper doucement en gamme (comme Taschen encore), surveillant tranquillement la chute annoncée du Coréen Samsung…

– L’autre, la Russie qui s’est toujours vécue comme le barbare aux portes de l’occident, utilise le fric des pires trafics pour acheter les « candidats » de l’ancien dominant. Elle transforme le monde en ridicule mafia d’abrutis, et le président US nouveau, comme le seigneur local turc et comme tous les candidats français à la présidence prochaine, viendront bientôt s’agenouiller sur la peau encore sanglante d’une bête “en voie de disparition » pour payer leur dette et embrasser sa monstrueuse bague kitch…

Tiens, pas d’augure, c’est le présent de ce monde. Vous avez aimé games of thrones ? Vous êtes dedans.

(Pour résumer, les deux dominations du monde qui vient, par l’économique pour la Chine, par le politique pour la Russie : Le banquier et le monarque.)

Dans ce rêve

J’étais dans la maison familiale. Deux scènes se succèdent, comme la répétition d’une seule : mon père entre, il est dans la force de l’âge et porte un pull à grosse maille beige avec le col un peu haut. Je ne sais pas s’il a eu ce genre de pull. Mais il est ainsi, respirant de santé, bien coiffé… et donc ne ressemblant pas à un vieux chien abandonné, ce qui aurait été plus réaliste… Il entre donc, dans… la cuisine ou le salon, et ma mère et autres figurants indistincts demandent d’où il vient. On comprend qu’il revient d’une balade dans un endroit étrange qu’il affectionne… Je ne crois pas non plus qu’il faisait ce genre de chose.

Et la scène se déroule deux fois, et à la deuxième, le voile se déchire, et je prends conscience de l’anomalie : il ne devrait pas être là. Alors, il disparaît, et je tente de me tourner vers ma mère, pour l’interpeller, affolé, mais elle semble très jeune et insouciante, alors je hurle que je ne vais pas bien, que j’ai des hallucinations, que je vois mon père alors qu’il est mort, et je m’écroule au sol… et je me réveille, avec, une seconde, une immense fatigue et l’envie de le rejoindre.

Première pensée : ce n’est pas terminé, malgré les moments de distraction, le travail mental, étrange tâche de fond, continue, doucement, doucement.

La réalité

La réalité, c’était le crâne de mon père, froid et dur comme le marbre.

Les arbres

En glissant le long du paysage, les arbres se perdant dans l’atmosphère fermée de l’automne, je me suis souvenu que j’avais beaucoup aimé Corot.

Et je me rendais compte, enfin, que je l’aimais encore.

Dans ma salle de bain

Je pensais ce matin, jusqu’à la dernière seconde de l’apocalypse, les radios humaines diffuseront de la musique de merde.

C’est l’écho que nous laisserons.

Un rêve de fin de nuit

J’ai fait un rêve étrange, étrangement sérieux, qui me dit de sortir de ma bibliothèque « Sur Racine » de Barthes et de travailler sur le comics US avec ça… Heu… Dans le rêve même, je sais que c’est chiant comme la mort, à la fois limpidement pertinent, et chiant comme la mort.

Ce matin, comme un automate, je sors « Sur Racine », mais aussi par association semi-consciente « Morphologie du conte », « Essai de poétique médiévale », « Poétique du récit », la naissance de la tragédie » et « La violence et le sacré ». Je regarde ces livres. Ils sont tous blancs sauf deux parfaitement rouge sang.

Me réveillant, je me dis que Racine n’est pas une référence anglo-saxonne, que les structuralistes ne m’aideront pas… Et je ne me vois pas me plonger « là » dans tous ces livres, alors que j’ai tant à écrire, tant de retard, de brouillon brouillon…

Chiant, les rêves impérieux.

 

Temps mort

Je voudrais, j’aimerais, juste, un peu, que vous arrêtiez de mourir autour de moi.

Ce matin, la cérémonie, c’était pour Marcelle, cousine et prof d’histoire géo, la première qui m’a emmené dans un théâtre parisien (me souviens de presque rien, ni du nom du théâtre, ni de la pièce, juste qu’il y avait « des acteurs comiques qu’on ne voyait qu’à la TV » et que les sièges étaient lilliputiens, que même enfant mes genoux ne logeaient pas alors que je suis pas franchement grand) qui m’a fait visiter les catacombes, qui m’a perdu dans un grand magasin parisien (lequel ?) (Parce que je suis agoraphobe, trip psyché, saturation d’infos, perte de repère, angoisse), qui m’a fait enfin prendre le métro et fait découvrir qu’on m’avait menti depuis toujours, que les Parisiens étaient aimables et serviables, au contraire des connards suffisants de ma petite ville de province, qui voulait absolument une peinture de moi, alors je lui avais réalisé une petite gouache vaguement inspirée des paysages toscans…

Celle-là. C’était son tour, ce matin.

Donc, pose ! Continuez tous à vivre, au moins jusqu’au grand final collectif, s.v.p. ! ça me permettra peut-être de remonter la pente, de retrouver une motivation, de trouver pourquoi ou comment juste continuer…

Les belles histoires de l’oncle Paul Jorion

Paul Jorion est un type épatant. En lisant « Le dernier qui s’en va éteint la lumière », je me disais ça : « ce type est épatant ! Une belle figure d’honnête homme du XVIIe ! » Et pourtant, il nous annonce tranquille l’extinction de l’humanité à plus ou moins brève échéance. Oui, mais il fait ça avec classe, brassant culture classique, histoire économique, philosophie et films contemporains de merde avec une certaine pertinence.

Alors, même si souvent, on a l’impression de réviser : « on sait déjà tout ça », oui, on sait qu’on est dans la merde, malgré tout, il a de belles intuitions, comme cette opposition entre « zoon politikon » et « loup contractuel ». Lecture fructueuse de l’Histoire des idées, qui éclaire pas mal nos petits problèmes et bien plus largement d’ailleurs que son propos. Il raconte comment Thomas Hobbes et Rousseau se plantent sur la nature humaine (l’homme n’est pas un animal solitaire qui devient social par contrat, mais bien un animal social par nature), et provoque par enchaînement les malheurs économiques et sociétaux actuels. Oui tout ça est très bien, et ça ne fait pas de mal de se le refaire dire.

Mais, ses contradicteurs, déjà

Ha ceux-là, s’ils s’imaginent que quelque chose comme un système économique très récent va durer perpète ! Non, oui, non, rien ne dure jamais. Et surtout pas en matière humaine. Oui, ça va foirer. C’est inéluctable, comme tout ce que l’homme produit. Et c’est déjà en train de foirer, mais comme on est dans le mouvement, on ne peut pas le percevoir, car… il n’y a jamais d’arrêt, de moment T idéal d’un système, mais un mouvement chaotique perpétuel, qui par moment connaît des crises. Et puisque nous allons vers une triple crise, montre à trois têtes de l’apocalypse, la coïncidence des trois risque de faire des ravages… (Combien de fois ai-je pensé à ce livre de Barjavel, dans ma vie ?). Alors oui, tout système a une fin, et les trucs humains, ça finit rarement bien…

L’extinction

Hum… Peut-être. Une chose est sûre, c’est que si tout se termine un jour, l’extinction n’est pas sûre. La dislocation d’un moment de civilisation planétaire, c’est beaucoup plus crédible. En fait, à force de gueuler contre tout ce qui ne va pas, nous avons une vision complètement faussée de notre présent, et pour imaginer des rescapés futurs des fiascos futurs, ils considéreront peut-être que nous avons vécu un âge d’or, un comme jamais l’humanité n’en avait vécu…

L’avenir aux robots

Bon, c’est amusant, et correspond à peu près aux fictions de sa génération. Sauf que là, on est dans l’urgence, il nous l’a répété, et que l’altérité cybernétique, on n’en voit toujours pas l’esquisse… Loin encore ! Et de plus, la part robotisée de notre société est tout aussi tributaire du gaspillage énergétique qui doit participer à notre extinction… Alors, si on s’arrête bientôt, tous englué par million dans notre merde (panne d’électricité, plus d’eau courante…), la part robotisée s’arrêtera elle aussi, parfois un poil plus tard…

Ce qui nous attend ?

Je n’en sais rien, comme tout le monde et Paul Jorion compris. Il a le mérite de gratter dans la plaie, et peut-être a-t-il raison ? Peut-être qu’il ne reste que deux ou trois générations à l’humanité ? Je n’en sais rien, mais il n’y a aucune raison pour que l’état naturel du monde, le chaos, ne perdure pas tel qu’en lui-même, chaotique donc, et oui, l’humanité proliférante va peut-être se dégonfler dans d’immenses violences à venir… Car Paul Jorion le signale trop rapidement, ses inquiétudes ont l’oreille des riches de cette planète, et ceci est bien inquiétant, car ils iront (ou vont déjà) vers la solution la plus simple, la plus évidente : une vidange de l’humanité par la guerre. Et franchement, en la matière, le pire est à peu près certain.

Tout ça est déprimant !

Alors, pour s’en tirer (du livre), il suffit de disqualifier son propos en classant le texte entier dans le rayon « pulsion eschatologique » des idées tardives des hommes vieillissants qui finissent tous par confondre leur inéluctable destin avec celui de l’humanité. à l’image du triste “pourquoi tout n’a-t-il pas déjà disparu ?” de Jean Baudrillard. On pourrait…

Mais, n’oubliez pas, même si la pensée de Paul Jorion est contaminée par sa propre échéance, il finira par avoir raison, quoi qu’il arrive, car oui, rien ne dure jamais.

La vente des machines

Suis-je épuisé d’avoir pédalé trois jours sur les bords de mer ? Non. Je suis assis, couché même, d’avoir vendu ces étranges machines que ma mère ne veut plus voir, qui pour elle, ont participées à la mort de son mari. Mais plus sûrement, représente la passion de mon père, l’une de ses passions, et celle qui nous l’a volé, non dans l’agonie, mais toute sa vie. Il n’aimait qu’être seul face à son ouvrage.

Alors, vite, il fallait vendre ces vieilles machines « qui encombrent ». Je ne l’aurais pas fait, comme je n’aurais rien fait, en fait, immobilisé par «le deuil», mais chacun réagit différemment. Ma mère se venge peut-être de quelque chose. Je n’ai pas à discuter, et c’est ainsi que ce matin, les machines furent démontées et chargées dans un camion inconnu.

Pourtant, quelque chose d’étrange en moi. Je ne comprends pas ce que je vois, le démontage. Je ne comprends pas ce que je vois. Me passe par la tête que je devrais peut-être m’en trouver vengé, aussi, d’y avoir perdu une part de mon enfance, derrière ces machines infernales. Mais non, quelque chose est triste. Infiniment triste. Pas comme lorsque je suis passé quelques heures avant dans cette chambre, et que j’ai vu la plaque mortuaire enfin livrée posée sur le canapé. Une vrille aiguë. Tout ce qui rend la mort concrète est vif, encore.

Non, ces machines qui partent, que j’accompagne de toutes les blagues que je peux lancer aux gars costauds qui les portent, me provoquent quelque chose d’indéfinissable, mais de trop subtil peut-être, ou neuf, inédit, pour que j’arrive à mettre les bons mots dessus.

 

Les deuils sont des morts de parts de soi.

 

 

Une passion familiale : Les photos de Paul (1)

Pour débuter mon exploration de la photographie familiale, une première sélection de photos de la fin des années 40 au début des années 70 (presque jamais datées ni annotées) de mon grand-père paternel, Paul François, orphelin, garçon de ferme, bûcheron,  zouave, mineur raté, livreur de lait, croque-mort, plombier, graveur de plaques mortuaires, mélangeur de peinture, vendeur de clefs à molette, réparateur de truc, etc., etc., et amateur de photos (approximativement) carrés bien avant Instagram.

Les photographies de Paul François sont et restent des photographies familiales. Je reviendrais plus tard sur le sujet. Mais on peut déjà noter qu’il est difficile parfois de savoir qui a fait la photo, car c’est une photographie [paradoxalement] “sans auteur”. Ce qui compte ici est de saisir un moment, peu importe que l’appareil soit tenu par le possesseur de l’appareil, par sa femme, un enfant, un ami, ou une branche judicieusement placée… C’est une pratique modeste et privée qui n’a de lien avec un contexte culturel plus large que par une évidente tension esthétique plus ou moins maîtrisée. Read More →

Décimation

Je porte ce billet depuis quelque temps. Me demandant quand je l’écrirais. Alors pourquoi pas à l’heure la plus chaude de cette chaude journée ?

Lorsque l’après-midi décline, que la terre et les bétons des bâtiments rendent la chaleur forcée des rayons brûlants.

Cette heure étouffante avant un rafraîchissement qu’on attend pour revivre.

Pourquoi pas ?

Quatre personnes de ma famille, et plus spécifiquement de mon nom, sont mortes en relativement peu de temps. En quatre ans exactement, mais les trois dernières en quelques mois.

Étant donné que ce nom nous a été donné par un gars de l’assistance publique, nous sommes peu nombreux, moins que dans une famille sans ce cul-de-sac. D’où, ici, un sentiment de décimation. Je ne peux pas dire que le chagrin soit absolument insurmontable, que la tristesse soit accablante. Non, après les violences premières, le deuil se fait relativement tranquillement. Oui. C’est un peu cruel, mais les vivants avancent plus vite que les morts…

Mais, la succession étrange, le rapprochement, a suscité un insidieux sentiment de décimation.  Évidemment pas aussi violent qu’un accident de la route, drame qui éradique parfois une famille, mais quelque chose de l’ordre d’une petite fin du monde, d’un monde, au moins d’un univers mental. Oui, décimation, le mot m’est venu, je ne sais plus quand au cœur de cet été. Il décrivait, un peu exagéré, un sentiment.

J’entends encore mon grand-père en 2002, si fier d’avoir produit, à deux et en partant de rien (de son point de vue), un grouillement de petits enfants produisant des arrières-petits-enfants, et arrière-arrière… et là, à la suite de sa mort, une chronologie traumatique, car ce couple fondateur aura vécu vingt ans plus vieux que deux de ses enfants.

Bon, je trouve tout ça parfaitement normal. Il est normal qu’en vieillissant soi-même, les morts s’accumulent.  Parfaitement normal. Ce que dit ma raison.

Mais voilà, la succession, là et la mort de mon père, pourtant annoncé par une maladie qui ne pardonne rien, a planté profond la graine de ce sentiment de décimation qui m’accompagne et me colle à la peau comme la transpiration des jours trop chauds…

La guerre de Käthi

Toute photographie est un sphinx. Devant une photographie non informée, nous sommes désemparé, ne sachant quelle relation établir avec ce morceau de papier inerte.

Cet été malheureux, Je fouille, brasse et trie une masse de photographies anciennes. La seule chose que je sais, c’est qu’elles appartenaient à mes grand-parents paternels, et que si ces clichés anciens ont été conservés, c’est que pour eux, chaque photographie signifiait quelque chose. D’ailleurs, une bonne part des photographies étaient disposées dans deux petits meubes à tiroir de chaque côté du fauteuil de mon grand-père. Ce qui indiquerait qu’il les consultait encore peu de temps avant sa mort, il y a maintenant 4 ans. Il relisait sa vie, égrainant pour lui seul le chapelet des évocations. Pour lui seul, car personne de mes générations n’avaient vu la plupart de ces photographies. Ce qui, je dois l’avouer, me chagrine. Je ne connaissais pas l’apparence du père de ma grand-mère, par exemple. Read More →

Coléoptère

Dans la nuit, une bête dans la chambre. Je prends le portable position « lampe torche » et fouille le noir. Rien. Pas un moustique, il y en a eu deux ou trois, non, une bête plus grosse, qui tombe juste le long de mon oreille, et ensuite vrombit ailleurs, et plus tard tombe lourdement sur le sol. Ne voyant rien, et n’identifiant aucun danger, papillon de nuit ? Coléoptère ? Je décide de laisser vivre et de dormir…

Dans le noir, une brusque séquence de mon père, qui vient comme un flash. Mais pas mon père malade, non, mon père apothéose, entre 40 et 50 ans, qui apparait et dit quelque chose de drôle que je n’entends pas, mais l’impression est bienveillante. La vision s’évanouit, et là, je prends enfin claire conscience que je ne le reverrais plus. Et je m’endors.

Lent travail du deuil.

Le matin, intuition, j’attrape délicatement mon short que j’ai négligemment laissé au sol. Dessous, la bête est là, sur le dos, morte. Un petit coléoptère noir.

Fatigue

Si notre époque dénote du reste de l’Histoire, c’est bien dans cette manie à trouver inexplicable, phénomène, nouveauté, dans la plus grande constante de l’humanité : la violence gratuite, le meurtre de masse, la barbarie. Les outils ont changé ? Oui, mais nos ancêtres palliaient leurs carences technologiques par une immense ingéniosité et un niveau de perversité que vous semblez avoir judicieusement oublié.

Ces quinze derniers jours

Ces quinze derniers jours, j’ai été dévasté et en même temps porté par l’amour de ceux qui partagent ma peine.

Je sens encore tous les mécanismes intimes qui dépendaient de sa présence dans ce monde. Je vais devoir reconstruire tout ça, cet échafaudage interne vieux comme moi, ces petits réflexes dont je n’avais pour la plupart même pas conscience. Toutes ces parts de moi qui faisaient référence à lui. Toutes les choses de lui qui me construisaient.

J’ai eu brusquement l’impression d’être passé ailleurs, dans un autre moment d’une autre vie.

Sur cette autre rive, je pensais m’échouer comme une vieille bête, à bout, mais je me suis découvert un océan de force morale. Alors, je ne sais pas.

Ces disparitions trop rapprochées mélangent les deuils, les sentiments, les souvenirs, et me fabriquent l’une de ces théories macabres chères à l’imaginaire mexicain.

Confusion.

Quinze jours après, des flashs, des réminiscences, des bribes d’expression de sa mère, de son père, de son premier petit frère… Lui est un champ de brume mental, immense comme ma vie, dissolvant tout ce qu’il était dans une poisse insaisissable.

Confusion.

Je travaille toujours au même endroit qu’avant, là, juste devant le portable, mais souvent maintenant j’attrape machinalement le Laguiole que ma mère m’a donné après l’enterrement « Il était dans sa poche, tient », avec une parfaite inconscience freudienne.

Pendant ces deux semaines, exactement, je n’ai pas pu écrire une ligne. À l’exception de salvatrices bêtises sur facebook…

Se laisser le temps.

Ce que dit Albert-Kahn en Open data

J’ai toujours éprouvé une certaine fascination pour l’exemplaire Albert Kahn. Son projet, au-delà de la philanthropie et de l’humanisme affiché, semble démontrer qu’il ressentait très puissamment le pouvoir de la photographie, sa capacité à provoquer une mélancolie dont l’objet n’a pourtant aucun lien biographique avec nous.

Aujourd’hui (14 juin 2016), un ami facebook partage un lien sur le site de la fondation :

Je vais voir, et découvre avec satisfaction la géolocalisation des clichés : Read More →

Une génération

Une génération effacée. Elle était la dernière, indestructible. Il me reste la chose étrange qu’elle m’a faite à la mort de son mari. Une chose qui n’appartient qu’à moi.

Laissons les autres à leurs erreurs, leurs petites peurs, et regardons l’infinie solitude en face.

La beauté est à ce prix. La solitude absolue de l’être. Pour des inséparables, c’est ballot ! Oisillons ballottés par la guerre, mais solides, solides, taillés dans une roche ancienne. Comme ces amis d’un pays en trouble, d’un pays en guerre avec lui même, qui rient des bêtises pourtant très lourdement conséquentes de tout ce qui porte un uniforme.

Elle n’était pas méchante, elle était dure. Ce qui ne change rien pour un enfant. Mais elle avait quelque chose dont on a hérité : L’insoumission.

 

 

Traversé / rongé

Ce qui me traverse est bon. Ce qui me ronge me tue lentement. J’espère ce qui me renverse.

Une sphère de métal brûlante s’est installée dans mon torse, juste derrière le plexus.

Absence et silence.

Doit-on garder les lettres d’amour ?

Je trie les placards, les fonds, sous les éboulements, et mets de côté les photographies. Je disais dans l’alcool de la nuit qu’on regrette toujours de ne pas avoir fait assez de photos des gens. On se retrouve avec des machins, des trucs, des paysages sans intérêts, des fragments de monde avec lesquels on a rien en commun, et, puisque « nous » sommes des artistes, des photographies de travaux qu’on assume plus vraiment…

Et pas, ou presque pas de photographie des gens qu’on a croisé, aimés ou mal aimés, et dont il ne reste parfois même pas un visage dans sa mémoire.

Là, je viens de jeter des petits papiers d’une fille aimée un temps, elle était plus vieille que moi, de cinq ans je crois, et ratait toujours mes rendez-vous, semble-t-il, puisque ce que je retrouve, ce sont des petits mots d’excuse : « Alain, désolé pour le cinoche, il est 18 h 30 et je dois partir… à demain ! ». Étant donné que je n’ai pas souvenir d’une conclusion avec celle-ci, je crois que la relation a dû se résumer à un chapelet de petits mots d’excuse… Il est temps de les jeter, 26 ans après…

Elle était bibliothécaire et me trouvait « si intéressant ! »…

Ho, au moment de jeter celui-ci, je vois ce qu’elle avait marqué en haut à droite : “27 février 1989 St- Glin Glin” ! ça avait le mérite d’être clair ! Mais… il y a un problème avec ma mémoire… 1989… j’étais alors « officiellement » avec une autre fille… Je ne me souvenais pas que ces histoires-là s’étaient croisées…

Trois ans plus tard, je commençais à vivre une grande histoire, une grande histoire à l’échelle de ma vie, et parfois je croisais encore ce petit lapin qui me jetait des regards en coin. Trop tard petit lapin !

Je trouve autre chose : un petit rouleau de papier de 2,5 cm de hauteur. C’est une seule phrase très longue, très très longue, d’une autre fille. C’est un cadeau d’anniversaire d’une fille avec qui je suis resté quelques années. Je ne me souvenais pas de ce petit rotulus ! Elle m’énonce les cadeaux qu’elle va me faire, qui ressemblent surtout à des cadeaux pour elle, genre : « le catalogue de l’exposition Karl Lagerfeld », et vers la fin de la phrase, qu’elle a changé les plaquettes de frein… OK… Je crois que je vais encore garder ce petit truc pour l’étrangeté de la chose.

Beaucoup beaucoup plus vieux et non daté, un petit billet d’une qui voulait vraiment que je la retrouve :

« Aller jusqu’à […] et après l’église, tourner à gauche direction […] ensuite, tourner à gauche après la barrière — prendre la 1re à gauche et ensuite (attention dans le virage dangereux ) tout droit en haut de la montée !”

Évidemment, je m’amuse annexe, en triant des petites choses, et parce que je n’ose pas ouvrir les lettres, les “vraies lettres d’amour”. Plus par peur d’y perdre mon temps que par appréhension. Ou peur du trouble… Ou…

Bien bien… Tout ça ne répond pas à ma question… Doit-on garder les lettres d’amour ?