Dans le fleuve

C’est étrange, car j’ai déjà raconté ce que je veux écrire ici et pourtant j’ai hésité. Mais je sais aujourd’hui que ce n’est pas si facile à raconter. Qu’il y a un enjeu nouveau que je comprends mal ! Cette anecdote relie de manière inextricable deux moments de ma vie, deux moments très importants, qui par écho, s’accrochent maintenant à d’autres moments plus récents. Le premier, fondateur, traumatique, de la noyade primordiale. Celui de ma seconde naissance au monde, qui m’a fait considérer ce monde-ci comme l’enfer. Ce dont il est question dans ce blog. À trois ans, j’ai trouvé la mort plus séduisante que la vie. Baignade dans le fleuve. Fin des années 60. Dans mon souvenir, il y a mes parents et mes grands-parents paternels. Et un oncle… Mais pas n’importe quel oncle, celui qui n’a que 4 ans de plus que moi, et qui donc à 7 ans. L’endroit de la baignade forme une petite plage de sable. Nous pouvons nous baigner, mais nous n’avons pas le droit de nous éloigner, car ensuite, c’est le fleuve, le vrai… Je joue avec mon oncle. À un moment, il me vole une sandalette en caoutchouc et la jette dans l’eau. Bravant l’interdit, je tente de la suivre et tombe dans le fleuve. Là, j’ai un souvenir sensoriel et visuel très fort, qui va me rester toute ma vie. Miroitement de lumière et algue dans le courant. C’est beau et je ne ressens rien. Le souvenir suivant, je suis allongé sur la berge, je crache de l’eau, mon père m’a repêché, et ma grand-mère me hurle dessus… et je ne comprends pas pourquoi… C’est tout. Tout le reste a disparu. Ce souvenir va me hanter. Et un jour, donc, à la fin de l’adolescence, je visite les salles des Nimphéas, et quelque chose se produit qui n’est plus possible, j’ai tenté dernièrement : À la traine, je me retrouve seul dans une salle. Et je m’arrête, je comprends la peinture, la longueur des pinceaux, le travail sur la distance du regard, l’invention d’un nouveau geste pictural qui va irriguer le XXe siècle… Je m’arrête, et il m’arrive quelque chose. Une connexion. Un pont spatio-temporel. Et je sors de cette salle changé à tout jamais. Bientôt, je rentrerais aux Beaux-Arts, et je n’y pratiquerais pas la peinture. C’est comme ça…

Trouvé une photo de pique-nique d’un peu après (avec un clin d’œil œdipien)…

[Plutôt un pique-nique pendant un voyage… Une traversée de la France…]

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