Débarquement du Comics US…

Note de lecture.

C‘est notoire, pendant la 2e guerre mondiale, les héros de comics américains se sont mis au service de l’armée américaine pour soutenir le moral des troupes et l’effort de guerre. Cette histoire sert même de ressort narratif, avec pas mal d’ironie, à une assez belle série franco-belge, « Pin-Up », de Yann et Bethet (chez Dargaud 1994).

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« Pin-Up » de Berthet & Yann chez Dargaud

Par tradition, le comics colle souvent à l’actualité. Actualité qui est un bon moyen de réactiver l’inspiration d’une publication régulière qui va naturellement épuiser n’importe quel scénariste. Je reviendrais ultérieurement sur le rapport très particulier qu’entretient le Comics Us de super-héros avec le réel, mais en attendant, je m’arrête deux minutes sur une couverture d’un Comics de l’âge d’or (Grossièrement, de 1930 à 1955, d’après les collectionneurs US) qui dénote par sa qualité inhabituellement « documentaire ». Mais pour prendre des précautions, cette qualité documentaire représente juste un déplacement infime du curseur de la fantaisie habituelle du genre… C’est Sub-Mariner N°14. Sub-Mariner est un personnage de Timely Comics, éditeur ancêtre de la Marvel, qui va disparaitre après la guerre avant d’être ressuscité dans le 4e opus de « Fantastic Four » en 1962.

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Sub-Mariner n°14 Automne 1944

 

Cette qualité documentaire est donc très relative, et considérer qu’une image qui présente un personnage tordant un canon de tank à main nue est « documentaire » peut faire sourire. Pourtant, lorsqu’on la compare au délire commun des couvertures de comics, celle-ci semble bien être imprégnée d’une qualité nouvelle. En fait, nous sommes bien en présence de l’apparition de la « grande Histoire » dans une imagerie fantasque… plus spécifiquement ce qui s’immisce ici, c’est la photographie d’actualité, ou le reportage cinématographique (ici, le débarquement de juin 1944). Voici les couvertures précédentes :

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On voit très clairement que les couvertures antérieures sont peu documentées : du matériel militaire, quelques ennemies, absence quasi totale des soldats américains et beaucoup de fantaisie (c’est-à-dire de cliché du genre…). On tape sur des Allemands, des Japonais, des malfrats… Et une illusion d’optique, avec une rare apparition de soldat américain qui évoque faussement l’épisode sanglant de la bataille d’iwo Jima de février 1945 sur une couverture de 1943. C’est seulement avec cette couverture de Sub-Mariner de l’automne 1944 qui fait clairement référence au débarquement, qu’apparait (en couverture) une référence à un épisode de la guerre réelle. Le héros participe à une action collective, et n’est donc pas l’acteur principal d’une action héroïque personnalisée…

Je n’ai pas retrouvé de « documentation photographique » au sens strict (je suis preneur) qui permettrait de penser que le dessinateur a copié la perspective et donc je vois cette image plus comme une reconstruction imaginaire nourrie par les photographies de magazines, les actualités cinématographiques et les descriptions de l’événement.

Lorsque parait ce fascicule, Sub-Mariner vient de passer les années de guerre à taper comme un sourd sur une quantité effrayante d’Allemand et de Japonais, avec une prédilection pour les Japonais d’ailleurs (réponse à Pearl Harbor ?) qui gagnent la palme de la caricature… Autre sujet !

Et donc avant 1944, en accord avec les usages du comics, ça bastonne plutôt intime. Je veux dire que même si c’est dans le contexte d’une guerre mondiale, les protagonistes sont en général peu nombreux. Le héros tabasse quelques ennemies, facilement reconnaissables, seul, comme un grand, et délivre si possible une fille maltraitée… La fiction demande personnalisation. Les grandes batailles et les hommes innombrables comme des fourmis, c’est pas franchement le genre de la maison. En gros, le super-héros n’a que des ennemis personnels. C’est un peu exagéré, mais à peine. Il connait ses ennemies, et connait ses amis qu’il doit délivrer, par exemple. Sinon… tout ça perd son sel ! Alors, il faut un événement historique de très grande ampleur mettant en scène l’armée américaine pour déborder le genre et contaminer l’imagerie fantaisiste.

captainamericaPour tenter de confirmer cette unique observation, c’est aussi en avril 1944 dans le numéro 27 de « Captain America » qu’apparait un bout de « réalité de la guerre » en couverture. Captain America, l’autre grand tabasseur d’Allemand et de Japonais, participe lui aussi brusquement à un assaut collectif, mais dans le décor désolé et brulant d’un bombardement…

Il semblerait donc que malgré l’implication des super-heros dans le conflit, la guerre ne prenne un peu de réalisme (sur les couvertures) qu’à son extrême issu, c’est-à-dire au moment le plus intense de l’implication américaine. Avant, les aventures « rétrécies » restent métaphoriques et très conformes à l’imaginaire traditionnel de la bande dessinée.

La guerre sale, boueuse, pleine de sang et de morts apparaitra surtout dans les bandes ultérieures, spécialisées et enfin documentées. Elles seraient passées en temps de guerre comme une trahison !

Après la « Vraie Guerre », la guerre devient une matière fictionnelle riche en épisodes réels, et les soldats « normaux » y sont les héros. Plus besoin de super-heros remontant le moral des troupes à coup de bourre-pifs disproportionnés dans des escarmouches délirantes ! Les héros de Timely, un jour « Marvel », vont payer chèrement leur implication : la paix va les balayer !

Il faudra attendre le début des années soixante pour assister à leur résurrection au sein d’un monde fictionnel tout neuf, celui-là même qu’on découvre depuis une grosse dizaine d’années au cinéma… Et 5 ans encore pour qu’ils soient de nouveau confrontés à une guerre. Mais le contexte aura changé et ils ne se laisseront plus si facilement enrôler !

Voir aussi :

« Misère de la super-héroïne au cinéma »

« La construction d’un symbole visuel américain »

9 comments

  1. Les War Comics où interviennent des super-héros sont rarement bien documentés 😉 Pour la couverture de Sub-Mariner n°14, il se pourrait que le dessinateur se soit inspiré de certaines photos de l’exercice qui s’était déroulé à Blackpool Sands en Angleterre en avril/mai 1944. Une photo de cette plage, publiée à l’époque dans Life Magazine, rappelle la perspective en question. Il existe aussi des photos avec les péniches de débarquement sur cette plage. Sous toute réserve, bien entendu.
    La pin-up de Yann et Bethet par contre s’inspire incontestablement de Betty Page…

  2. Je savais que je pouvais compter sur toi… A savoir si ça m’a pas rendu fainéant…
    Sinon, oui, c’est plus que pas documenté… J’ai eu l’impression que le matériel est toujours américain, mais qu’ils ajoutent juste un drapeau japonais ou une croix gammée dessus pour faire « méchant ». Mais comme je ne suis pas spécialiste, j’ai pas osé le noter.

  3. Le char plié ressemble quand même plus à un Tigre qu’à un Sherman. Pour la couverture du n° 11 par contre, la nationalité du dino est moins claire.

  4. La culture américaine a depuis toujours été infiltrée par la propagande militaire sous le couvert de l’idéologie patriotique.

    A l’origine (1940) Captain América défendait l’honneur de son pays face à la menace nazie représentée par…le Crâne Rouge. Image subliminale d’un anti communisme camouflé?
    Rien de nouveau sous le soleil donc.Depuis Gutenberg et l’invention de l’imprimerie, les pouvoirs en place ont toujours tiré parti de l’avantage que pouvait susciter ce magnifique outil appelé : propagande ou manipulation des esprits. Et quel meilleur moyen de stimulation que l’utilisation de la fiction littéraire et cinématographique ? A ce titre, Hollywood est depuis son origine, par infiltration, la cinquième colonne armée de l’idéologie militaro patriotique
    Quel meilleur moyen de contrôler les masses que l’insémination politique dans des oeuvres de fiction destinées en amont à distraire les populations ?
    Voir le Donald de Disney recruter les foule :
    http://www.youtube.com/watch?feature=player_embedded&v=l4EHvAI12xo

    par l’intermédiairel’Allemagne nazie

  5. @Quetzal Colt: « Infiltration », « image subliminale », « manipulation des esprits », « cinquième colonne », « contrôler les masses », « insémination politique », toute cette rhétorique est excessive! Le tournant propagandiste des comics US après Pearl Harbor peut s’expliquer sans ce verbiage complotiste. Pour cela, on ne doit pas isoler les comics de l’ensemble des médias américains de l’époque. Même si elle a été entretenue par les pouvoirs publics, l’évolution de l’opinion américaine vers l’engagement du pays dans la guerre marque aussi un profond réflexe nationaliste qui ne doit pas grand chose aux « infiltrations » de supposées officines. L’industrie des comics a modifié ses contenus en fonction de cette évolution, voilà tout. Ajoutons, selon Mike Conroy, historien des comics, que bon nombre de créateurs de comics américains étaient juifs et certainement plus prompts que la majorité des américains à prendre position ouvertement pour cet engagement et à en rendre compte, à leur manière, dans leurs productions. Même dans la période de la guerre froide où les war comics étaient violemment « anti-rouges », ils proposaient simplement des publications correspondant à l’opinion majoritaire de l’époque. Il est vrai que certains comics ont alors été publiés avec l’aide de l’armée américaine, notamment ceux de Magazine Entreprises , mais c’était alors très visible et même mentionné sur les publications.

  6. Je suis assez d’accord avec Patrick. je ne comprends pas cette vision paranoïaque de l’Histoire, surtout pour des choses qui avancent à visage découvert. Et comment considérer que le « gros tampon » au dos des comics qui incitait à partager l’effort de guerre puisse être subliminal ?

    Et même en temps de guerre, si ces comics n’avaient pas plût aux lecteurs, ils ne se seraient pas vendu, quoi que veuille l’armée américaine. Et ils ne seraient pas devenus mythiques ! D’ailleurs, la guerre terminée, la mode en est passée. Les lois du marché plus fortes que les complots.

    Comme le signale Patrick, il y avait un accord entre les auteurs et l’armée. L’un d’entre eux, le plus mythique dessinateur qui fait le pont entre les années 40 et les années 60 (celui de Captain America et des 4 Fantastiques) Jacques Kirby, a même été militaire, blessé et a ramené de nombreux dessins… pas de trace de contestation chez lui…

    Bon, ce n’était pas vraiment le sujet du billet, et j’avais même tenté d’écarter celui-ci, qui me semblait rebattu, par « C’est notoire… ». Mon minuscule sujet était juste la manière dont la « Grande Histoire » et sa documentation vient brusquement contaminer une imagerie par ailleurs totalement fantaisiste…

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