Désamorçage de la fiction

La fiction démonétisée :

Je feuillette négligemment une BD (moche) d’aventure contemporaine… Un vaisseau de métal avec cockpit qui évoque les avions de la 2e guerre mondiale, très vintage donc, s’échoue sur une planète. L’engin tombe à moitié dans l’eau. Impression de déjà vue. Les pilotes s’en extraient. Impression de déjà vue. Et ils sont attaqués par une créature aquatique tenant du dragon, qui en attrape un pendant que l’autre tue la bête d’une balle dans la tête. Impression de déjà vue.
Et la méta-impression, d’avoir déjà vécu mille fois cette impression de déjà vue d’à peu près toutes les scènes d’action, que ce soit au cinéma, en littérature ou en BD…

Je me souviens, comment j’ai lâché avec dégout mon premier polard de Fred Vargas, car je venais de lire sur deux pages la description exacte d’une scène de série TV bas de gamme…

À lire ces choses, l’impression d’aller tous les jours pendant 20 ans dans la même usine en prenant toujours le même chemin…

Alors quoi ? La fiction est codée. Quelle découverte !

En regardant cette scène d’action hyper codé du vaisseau échoué dans une nature vaguement tropicale, ce qui me frappe n’est pas tant le ressassement insoutenable des codes que l’effet anesthésiant de ce ressassement. Car, originellement, l’auteur voulait obtenir un effet. Il voulait au mieux « la peur » et au minimum « le suspens ». Mais en empruntant des chemins si balisés, évidemment, il n’obtient que l’ennui. Pour lui, à faire et refaire ce qui a tant été fait, et pour nous, déçu de ne rien trouver qu’on ne connaisse déjà. Oui, nous savons très bien que les personnages vont tuer cette bête. Alors qu’importe cet épisode ! Et même, nous en connaissons les variantes : celles des auteurs malins qui font mourir l’un ou les deux personnages par exemple, parce que ceux-là avaient déjà conscience de l’usure de l’épisode…

Mais… mais… même cette variante ne provoque plus rien. Et d’ailleurs, le code est si inopérant que nous ne nous attachons même plus aux personnages, qui peuvent bien mourir si ça leur prend sans qu’on bronche, car la fiction est usée jusqu’à sa trame la plus intime au point que toutes les tentatives de reprise ne tiennent plus.

Vous croyez ? Oui :

Dans le dernier épisode hollywoodien des X-Mens, le scénario tordu envoie Wolverine au fond d’un fleuve dans une époque qui n’est pas la sienne, le corps criblé de fer à béton. Une forme de crucifixion clandestine qui voue n’importe quel personnage à une mort atroce et solitaire… Sauf que nous savons, nous SUR-savons que le pouvoir de Wolverine est l’autoguérison… Et donc que le traitement christique du héros ne pourra que le faire souffrir longtemps, mais sans le tuer. Et c’est ce qui se produit.

Cette scène devrait être un point d’orgue dramatique, et elle ne provoque que l’ennui, à cause de l’arrêt momentané des aventures du héros. Donc, dès qu’il est cloué au fond du fleuve, nous nous mettons en attente, comme chez le dentiste, pressés que le scénario ne lui permette de ressortir de là fringuant !

Usure…

C’est triste, mais la fiction est usée, bien usée. Et voilà pourquoi Hollywood concentre ses efforts sur les adolescents chaque cinq ans renouvelé. Voilà pourquoi le monde de la fiction ne produit que pour deux clientèles : les lecteurs neufs et les lecteurs nostalgiques (et compulsif). Et plus jamais pour les autres. Et pourtant, vous savez, j’aimerais bien qu’on me raconte des histoires !

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