Dog Ville = chef d’œuvre

Je n’en reviens toujours pas. Même si Lars Von Trier a sa place depuis longtemps parmi mon petit panthéon des cinéastes vivants, je me suis résolu à accompagner les filles voir son petit dernier avec une certaine appréhension.

Ce que j’avais pu entendre sur le film ne m’avait pas stimulé, en tout cas pas comme les quelques images sublimes de Eléphant de Gus Van Sant entraperçues à la télévision. De plus, le film de Lars n’était même pas programmé dans ma ville. Enfin je l’ai crû. Céline était dépitée. Et là, Eléphant gagne la Palme. Et c’est lui qui ne passe pas ici. Et la semaine qui suit, enfin, DogVille à l’affiche. Donc, un jour férié, soleil de plomb, tout le monde en terrasse et nous au cinéma. Bien sûr, comme il ne reste plus qu’un multiplexe, le Lars passe dans une petite salle d’où l’on entend le son des autres films. La réflexion de Céline « il y a plus d’habitant à Dogville que de spectateurs dans cette salle » ne fait que répondre à mon interrogation : Qui peut bien aller voir du Lars Von Trier en salle dans ce désert culturel ?

Le film commence et je dois enlever mes lunettes pour ne pas vomir. La camera joue les montagnes russes, comme d’habitude mais dans cette petite salle il n’y a aucune place loin de l’écran. Le verre des lunettes amplifie la chose. Une histoire de réfraction ou quelque chose comme ça. L’effet est maximum. Je m’inquiète. En fait j’ai à peine le temps de m’inquiéter car ensuite je m’oublie complètement. Plus rien que le film. Ce film qui me reste encore en travers de la tête. Je n’arrive toujours pas à y croire vraiment. Le cinéma de Lars avait depuis le dernier surtout une tendance à passer de novateur à classique (c’est le destin de toute innovation). On ne peut pas dire que sa subjective caméra oscillante puisse encore passer pour innovante. C’est maintenant sa marque, son style, et il le maîtrise trop pour qu’il reste une fraîcheur inventive là-dedans. Même la présence de la camera, du procédé, que les errances vomitives du cadre sont censées souligner s’estompe jusqu’à disparaître.

Et il ne reste rien. Que le film.

Il faut parler de réussite. OK. Parler de réussite. De réussite totale. C’est vrai. OK. C’est une réussite totale. Je l’ai lu ailleurs. Mais l’incroyable va au-delà, tellement au-delà. Je n’ai jamais vu un film comme celui-là. Un film qui soit une totalité.

La plasticité, les gros plans sur les visages, les astuces comme la neige où le pollen, l’image sublime de la fuite de l’héroïne déjà remarquée dans l’article du Monde, l’horrible beauté de la vue de la ville sans mur avec en fond, le premier viol. Ouaip.

De la même manière, la réussite est totale et donc les acteurs n’existent plus. Il ne reste que les personnages incarnés non plus stéréotypes mais archétypes.

De la même manière la mise en scène.

De la même manière l’image. Etc.

On s’en fout puisse tout ici est transcendé.

Cet objet, que je n’arrive toujours pas à prendre pour un film, peut-être pour ne pas le mettre côte à côte avec tous les films que j’aime et que je tiens à aimer encore, cet objet, donc, tient autant du théâtre comme il a été dit partout, mais aussi de la littérature (roman-conte-essai-quête mystique-démonstration politique), du feuilleton radiophonique, de la stratégie, de l’installation, de la peinture, et donc du cinéma comme « Art majeur d’aujourd’hui ».

Le film dure et lorsque nous rentrons chez nous le soir est avancé. S’engage une longue conversation sur les interprétations, puisqu’on ne peut rien proposer à l’homme qu’il ne lise. Et l’abîme des commentaires s’est petit à petit fait jour. Chaque parcelle s’éclairait, chaque évènement faisait sens, chaque personnage s’installait et tout s’articulait un instant parfaitement jusqu’à ce qu’une autre lueur surgisse et efface la première piste. Il nous resta vite un échevau de sens qui sans se contredire finit par dire la vanité de l’exercice. Morceaux choisis en vrac : « pourquoi 7 figurines ? » « Mais la mine, les sept figurine et la petite cabane, c’est blanche neige violée par les sept nains ! » – et le plan de la ville, le cul-de-sac percé par la mine – l’inconscient – y trouve refuge l’héroïne – la « grâce » – et le regard de la ville, l’aveugle qui refuse de se dire aveugle et qui oblitère de lourds rideaux la plus belle vue de la ville qui donne sur la vallée – Grâce qui arrache les rideaux, mais la lumière qui les inonde alors n’est pas une lumière directe mais une lumière de réfraction, le soleil couchant reflété sur la montagne et tout ça nous prend une gueule de grotte platonicienne ! » « Le jeu de dame préféré aux échecs avec ses pions hiérarchisés comme image de la communauté. La stratégie de « l’intellectuel » « parlons-en de l’intellectuel ! C’est la rencontre d’une mystique et d’un intellectuel non ? Et l’intellectuel manipulateur s’avère une parfaite victime alors que la mystique manipulée nous fait un très bon assassin ! » « mais n’est-ce pas une parabole sur le fantasme du bien et du mal ? » « plutôt une figure de l’Amérique. Lars répond aux Américains grâce à un concentré de culture classique de la vieille Europe » « les dialogues sur le pouvoir qui cousine avec Antigone, la trame complète, si éculée dans les films américains qui évoquent ici un destin à l’Œdipe Roi ! La phrase qui tue : S’il y a bien une ville dont l’humanité peut se passer, c’est bien DogVille… »

« Mais non, pas d’actualité, c’est une parabole universelle sur la société des hommes, la quête du bien, le mal… » « Ouaip, plus petit, c’est le fantasme sur la pureté morale des gens simples. » « Ce qui me tue c’est la symétrie. Dancer in the dark : une étrangère condamnée à mort par l’Amérique. Celui-ci : L’Amérique condamnée à mort par une étrangère… Puisque je ne peux m’enlever de l’esprit que cette ville américaine, ces personnages stéréotypés américains, ce « mauvais » scénario américain, le contexte historique américain… » Etc.…

Et ainsi une bonne partie de la nuit.

Bien sûr, on sent fortement poindre derrière tout ça l’ironie de l’auteur et donc sa volonté. Le scénario est conforme à celui de Dancer in the dark ou de Breaking the waves – une femme habitée confronté à un corps social sans âme et ultraviolent – mais la quête mystique est ici simplement plus claire puisque s’exprimant directement dans les dialogues et le commentaire. Même s’il semble se dessiner un renversement, l’étrange aboutissement du personnage mène à sa complète remise en question, on y retrouve l’univers de ses autres films.

Mais il nous mène à une apocalypse locale, l’apocalypse d’une morale de pacotille, d’une vision de la communauté totalitaire, d’une conception utilitariste des relations humaines, d’une aspiration vaine à la pureté qui rappelle néanmoins avec insistance que Lars a choisi l’Amérique comme sujet. Et comme nous sommes aujourd’hui, il est bien difficile de ne pas s’en souvenir.

Mais non ou mais oui. Quelle importance. L’objet se laisse caresser mais reste abîme. Et s’y perdent nos lectures idiotes. Lars Von Trier, j’ai du mal à y voir volonté, nous a simplement pondu une Œuvre d’Art. Car franchement, le bon Lars a-t-il vraiment écrit tous ce qui est dans ce film ou est-ce le produit d’un événement rare mais répertorié qui fait qu’une œuvre parfois se construit seule dans une telle cohérence qu’elle s’en trouve universelle ?

Il me semble reconnaître avec surprise, après un siècle et demi de déconstruction, la mise en abîme des lectures, des commentaires, la simplicité de construction et la sobre beauté plastique qui appartiennent aux chef-d’œuvres au sens le plus classique du terme.

Se dessinerait chez ce chef de file de l’avant-garde d’hier une sorte de retour au Classique « à la Sollers » (en mieux) qui apporte une réponse de la « vieille Europe » à l’Amérique : comme le western devient mythologie avec Leone, la « jeune culture Américaine » réussit surtout en Europe.

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