Homme-tomate et femme serpent…

Cet article est référencé dans : érotisme, psychanalyse, webculture

Ha joies du réseau ! Ou plutôt, ho joie de Google image !

Je découvre l’autre jour une image d’un amateur de latex qui s’est transformé en tomate géante…

J’ai eu un moment de flottement… Se transformer en bulle rouge de latex… comme perdue dans une matrice artificielle… pourquoi ? Et pour quelle sensation ? Pour l’esthétisme de la chose ?
Je me suis interrogé sur cet éloignement extrême de la motivation sexuelle primaire. Parce qu’il me semble que je peux comprendre bien des pratiques, et parfois la libido va se loger dans des lieux inattendus, mais je me suis vraiment demandé comment on pouvait passer du monde ultracodé du fétichisme, et spécifiquement de celui du latex, seconde peau et entrave, au costume de tomate géante, de bonhomme Michelin ou de mascotte d’émission TV ?

Il semble qu’il y a alors une confusion d’influences diverses, une convergence de codes qui se rencontrent grâce à la plasticité d’un matériau.

Je sais bien que les fétichistes aiment mettre en avant l’esthétisme de leur pratique, jusqu’à en nier parfois les motivations sexuelles. Et c’est une chose parfaitement concevable, et même indéniable, qu’il y a dans ces pratiques créations d’une esthétique spécifique. Mais c’est aussi pour les adeptes une manière habile de jeter un voile de dignité sur des pratiques symptomatiques en confondant motivation et finalité.

Mais soit, après tout, le joyeux monde du fétichisme produit des images souvent réjouissantes, et depuis qu’adolescent, j’étais abonné à Metal Hurlant, je reste sensible aux univers déviants. Et de manière plus sérieuse, ce n’est pas mon propos ici de savoir si toute oeuvre d’art est [n’est qu’] un fétiche.

Alors, puisque j’étais devant un motif si intrigant, un homme transformé en tomate (c’est moi qui dis « tomate », pour rire, bien sûr…), je me suis demandé si je pouvais trouver des filiations anciennes aux images produites par les fétichistes modernes. Peu importe l’arbitraire de la démarche, le propos est toujours de découvrir des correspondances inattendues, et de montrer, peut-être, qu’une nouveauté formelle est toujours très relative.
Évidemment, ça n’est pas très utile de rappeler les références conscientes de ces pratiques, les emprunts directs aux tenus de plongeurs ou de pilote d’essai, ou aux superhéros de comics et personnages de science-fiction. Même la référence aux personnages rebondis d’émissions enfantines, qui m’a semblé au premier regard bien « bizarre », est assez facilement acceptable par un petit détour psychanalytique.

Non, l’étrangeté de l’imagerie me semble la rattacher plutôt à la longue et riche histoire de l’étrange, bien plus ancienne, et cela par dessus celle du surréalisme qui présente déjà un univers référencé. C’est au passage amusant que les images surréelles qui se doivent normalement être l’émanation de l’inconscient soit à ce point des pures productions culturelles totalement référencée.

Ce fétichisme-là, découvert au hasard du web, par l’étrangeté du motif, par la dérogation de la scène « naturelle » du corps, semble plutôt évoquer un vieux fatras symboliste. Ces images nécessairement scénographiées, puisqu’accessoirisées à l’extrême, fabriquent des motifs qui excèdent leur motivation. Nous sommes plutôt plongés dans un univers énigmatique proche de la grande tradition hermétique. Avec ces personnages bizarres dans leur combinaison « hermétique », justement, avec leur accessoire à l’usage tout aussi mystérieux, leurs organes surnuméraires et zoologiques, le fétichisme du latex propose des énigmes à tout regard sexuellement non concerné.

Quelle alchimie dans ces creusets humains ? Quelle transmutation de l’esprit dans ces cuves pressurisées ? Et enfin quelle finalité pour ces cérémonies occultes ?
On est décidément très loin de l’amateur de talon aiguille !

1 – L’un des étranges angelots rouge de Jean Fouquet (détail de « La Vierge ». 1450)
2 – « Splendor solis », Trimostin, XVIIe.
3 – « Aurora consurgens » XVe.`
4 & 5 – Détail du « jardin des délices » de Jérôme Bosch 6 – Isidore de Seville, « De natura rerum », IXe siècle.

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