Le jardin des délices de Silvano Agosti

J’ai vu avec intérêt « Le jardin des délices », curiosité cinéphilique de 1967. D’un même élan j’ai écouté le réalisateur Silvano Agosti (bonus DVD), qui se situe entre Éric Rohmer pour la pauvreté assumée des moyens techniques, Jean-Pierre Mocky pour l’aspiration (ou obligation) à l’autonomie et Joël Séria pour les promesses sabotées par des contingences extérieures. Il partage avec les trois une évidente singularité qui l’a condamné à la confidentialité et aussi cette audace insupportable de vouloir faire du cinéma un moyen d’expression. Il a emprunté son noir et blanc charbonneux au film qui l’a traumatisé pendant son école de cinéma : « Un condamné à mort s’est échappé » de Robert Bresson (on le comprend), mais lorgne aussi de manière évidente sur les lumineuses subtilités de celui de Bergman. Ce « Le jardin des délices » qui démontrait un art évident de la mise en scène psychologique est son seul film visible hors festival, car après une sortie tronquée de 20 minutes par le Vatican ses films suivants ne seront tout simplement pas distribués. 

Ce premier film a de grandes qualités : une beauté plastique assez massive et une capacité surprenante à répondre à l’injonction de Chabrol « que l’image porte le récit ». Le récit, ici, se réduisant à une nuit de tourments psychologiques d’un jeune marié, c’est un véritable tour de force. C’est donc un récit visuel très réussi, qui entraîne sans temps morts dans une traversée paradoxale d’une nuit de noces tournant au cauchemar. Évidemment, d’ici, il est facile d’avoir une lecture historique du film, car juste avant 68, il annonce cette révolution d’une jeunesse bourgeoise qui veut se libérer des contingences de son éducation trop morale pour « jouir sans entrave ». Nous savons aujourd’hui qu’il fallait comprendre « jouir sans entrave de ses privilèges de classe ». Pour le personnage, médecin, enfant roi d’une famille catholique traditionnelle, son privilège suprême est le contrôle du corps des femmes. De celui de sa sœur avec qui il joue « au docteur »,  de ses patientes qu’il manipule comme des objets, du corps de sa femme ou de sa maîtresse de la  chambre d’en face…

Il découvre pendant sa nuit de noces, par un exemple ridiculement trivial, que le mariage (mais l’attaque est contre « le couple ») est un complexe de compromis, de négociation, et en particulier, qu’il faut bien souvent « partager sa salle de bain », concession traumatisante qu’il n’est pas prêt à faire, le pauvre chou ! Derrière une grande réussite formelle et derrière un pseudo-anticléricalisme (car ni le personnage ni le film ne s’émancipent du cadre de la culture catholique), un film relativement niais, vulgaire, narcissique et tout simplement bassement misogyne. 

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