La présence nue et la présence informée

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J’avais écrit ce texte pour la Journée d’étude « Exposer les arts extra-européens Trans et multimédia, de nouveaux outils muséographiques? » organisée par le Groupe d’études et de recherches des musées d’Angoulême et le Musée d’Angoulême à L’Espace Franquin à Angoulême le samedi 6 avril 2013.

Ma copine Émilie Salaberry m’avait un peu forcé la main en me demandant d’introduire cette journée. J’ai donc écrit ça la veille, sans trop savoir si j’étais hors sujet ou pas… Il semble que, à part ma diction chaotique, ça faisait l’affaire :

En fait, je n’ai aucune légitimité à parler de muséographie. Alors, je vais trouver le moyen de justifier ma présence par le recul. Je suis le recul, puisque je ne suis pas dans ma spécialité. Et de ce point de vu un peu lointain, comment je perçois cette journée ? Bien sûr, je devine pourquoi Émilie Salaberry m’a demandé de venir… pour tourner des étiquettes… et je suppose, un peu, pour mes anciennes recherches sur la littérature numérique, et pour le fait, peut-être,  que j’ai commencé à publier sur le réseau en 1999, et donc que j’ai une conception, disons, « immergée » de ce que peut représenter la sphère informationnelle qui nous englobe tous aujourd’hui.

Sinon, je devais originellement l’accompagner, simplement l’accompagner, et j’avais accepté. Mais comme elle est très forte, j’ai appris seulement hier que j’avais dix minutes, et que si je voulais, je pouvais avoir plus… Dix minutes ? J’avais prévu deux phrases, et courtes !

Donc, voilà… j’ai passé mon après-midi à penser à vous. 

Alors, de loin, sans être spécialiste, je me dis qu’un musée est un lieu, physique, architectural, et un ensemble de dispositifs, et des collections d’objets. Un musée met en place un dispositif pour présenter des objets. Et un objet, c’est une présence. À priori, la présence se dispense de commentaire… Sauf qu’une présence —  imaginez que quelqu’un vous fixe avec une expression neutre pendant de longues minutes — la présence d’un objet est une présence muette. C’est une forme de sphinx à l’énigme muette. Vous regardez l’objet, l’objet vous regarde, et au-delà de l’expérience phénoménologique, l’objet reste muet. Alors, le musée, par le dispositif même, en premier lieu, et par d’autres artifices, comme le cartel, tente de faire parler l’objet. Nous allons dire que c’était ainsi à un stade protonumérique…



Avec le réseau numérique, ce qui change dans nos vies n’est pas tant la profusion d’information — c’est vrai, nous sommes submergé d’information — que le renversement du vecteur de Marshall McLuhan. En effet, ce qui a véritablement changé, c’est que de n’importe ou et n’importe quand, nous pouvons, un « nous » sans qualité spécifique, aller soutirer volontairement de l’information. C’est l’appropriation de l’information. Nous pouvons maintenant informer tout objet muet, pour peu que nous ayons une accroche sémantique, un mot, une date, etc. Donc, nous n’avons à priori plus besoin du musée, de son autorité, de son ordre, de sa lecture… Et bien sûr, j’énonce la contradiction :

Ce que va apporter le musée, c’est bien sa médiation. Aujourd’hui, je crois, si j’ai bien compris, nous allons parler des nouvelles manières dont le musée propose une médiation nouvelle à l’expérience de la présence réelle, et de quelle nouvelle manière il va donc informer ces objets, « ses objets » qui restent, même en temps numérique, désespérément muets comme des carpes.



Alors, le numérique ? Et bien, j’aime cette image du réseau numérique comme une sphère symbolique qui enserre et innerve nos vies matérielles aujourd’hui, par l’entremise d’interface de plus en plus discrètes et de plus en plus intimes, en donnant un médium à cette sphère symbolique qui a  toujours existé et qui désigne l’humanité. Ce médium, c’est une sorte de dissolvant universel de toute l’information du monde qui se présente comme un océan, pour reprendre une vieille métaphore tombée en désuétude. Le musée, qui présente un objet, et tout objet est nu de sa présence nue, va devoir faire un choix, autoritaire, c’est un fait, mais qui doit, plutôt que noyer l’objet, le rendre plus lisible, plus informé. Il va le contextualiser, le re-contextualiser, dans le cas qui nous occupe, il va, grâce à des interfaces numériques, proposer un appareil paratextuel pertinent, dirait Genette. Le paratexte d’un texte muet, c’est un paradoxe, ou illisible au commun.

Je pense ici à la manière dont toute appréhension culturelle d’un objet est informé. Je pense à mon père, ébéniste, qui ne voyait pas les meubles comme vous et moi. Un meuble est un objet, justement, muséal d’ailleurs, et dont on regarde en général la forme, la couleur, les portes, la profondeur, etc. Mon père, lui voyait une bulle d’information, il voyait déjà si ce meuble était d’un menuisier, d’un charpentier ou d’un ébéniste… instantanément, il lisait son époque, sa provenance, mille détails encore, et pour aller vite, même des informations sur le caractère de l’artisan… Nous sommes tous comme ça, nous avons nos objets informés, et d’autres qui nous reste obtus. Le musée a donc sa place dans la cité numérique, comme espace ordonné, autoritaire, venant informer des objets qui ne nous appartiennent pas. Je parle ici d’appartenance personnelle et non d’appartenance collective, puisque justement, le premier but du musée est de proposer ces objets informés, donc ordonnés, comme repère symbolique collectif… 

Le musée est donc là pour enfin faire parler le sphinx. Et pour organiser un océan d’information qui pourrait autrement nous noyer…

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