La Sissi de Giorgia Marras

Croisant Giorgia Marras devant son atelier, j’évoque son nouveau livre « Sissi, une femme au-delà du conte de fées » qui vient tout juste de sortir chez Steinkis. J’ai vu son annonce sur facebook. « Veux-tu le lire ? ». Je ne réponds jamais non à ce genre de question et rentre donc chez moi avec un exemplaire d’auteur. Je la préviens que je m’imagine bien en lecteur neutre, puisque n’ayant a priori aucun intérêt pour Sissi, pour cette époque-là, pour le faste viennois et surtout peut-être pour le genre de cinéma qui a largement fabriqué l’icône.

En chemin, le livre sous le bras, je me dis quand même que cette histoire que j’ai l’air de négliger est la matrice de la Première Guerre Mondiale, rien que ça, et qu’après tout aussi, Sissi est l’une de ces figures de la modernité oppressée par l’éternelle réactionnaire…

À la lecture, je suis rapidement rassuré, la rigueur du parti-pris esthétique de Giorgia, un sépia doux mais relativement austère, fait  oublier le kitch cinématographique qui à la fois poisse et construit le mythe. Sensible, sans mièvrerie, le récit est d’une grande douceur, mais il dévoile rapidement ce que l’apparent confort aristocratique cache de contraintes et de tragique. Doucement, c’est vrai, Giorgia Marras nous invite a ressentir la difficulté d’une femme qui tente de trouver les interstices de liberté dans un destin carcéral. Et ce n’était pas si simple, de s’insérer en BD entre la cruauté et la froideur d’une histoire éminemment politique, et l’icône romantique en grande partie créée par le cinéma. Très vite, j’ai cru à son personnage de Sissi débarrassé du corps de Romy Schneider, à qui elle donne (paradoxalement pour une hypothétique anorexique) l’épaisseur et la complexité d’un animal politique frustré dans un monde trop engoncé. Pourtant, tout est modéré chez Sissi, son progressisme est relatif, son féminisme se limite à des détails, comme la pratique de la gymnastique, ses rébellions tiennent à des séances d’équitations et des voyages d’agrément… Mais le sujet majeur de Giorgia Marras est le rendez-vous raté avec l’Histoire, la grande. Passant rapidement sur les frustrations amoureuses ou sexuelles de la condition d’Impératrice, elle décrit un personnage qui restera secondaire contre sa volonté, mais qu’on aurait tord de croire cantonné par son sexe, puisque son fils subira le même sort, écarté lui aussi de tout destin politique pour des raisons similaires : remise en question de l’influence germanique et une certaine dose de progressisme. Ho, juste une pointe de couteau de modernité, ce qui était déjà trop pour l’Empire austro-hongrois…

Sissi est un étrange personnage en marge d’une histoire terrifiante qui joue des coudes dans un « contre-sens historique ». Elle semble traverser sa vie de biais, bancale jusque dans l’absurde de sa mort. Mais Giorgia Marras est rigoureuse et s’en tient à ce que le personnage savait à son époque, laissant hors champ tous les mystères et complots qui entourent son destin. Pourtant, l’évocation fort intéressante des ambitions diplomatiques contrariées de l’impératrice décrit en creux un monde qui va s’écrouler sur lui-même, victime de ses propres scléroses, et accoucher dans la douleur du siècle suivant. Voilà une manière élégante de dire l’Histoire. Et il n’est pas si courant qu’une lecture me renvoie réviser la complexité de l’Empire austro-hongrois…


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