La vieille mère Hubbard et son chien

Ce matin, je vois passer l’adresse de konkykru.com sur Twitter. C’est une petite base de comics très anciens.  Je visite, et m’arrête sur cette page, qui parle d’une comptine illustrée du tout début du XIXe,  « Old Mother Hubbard », d’un certain Robert Branston… En deux secondes de recherche, je découvre que cette historiette n’est absolument pas de Robert Brandson, mais de Sarah Catherine Martin (1768-1826), qui l’a publié en 1805, et apparement illustré elle-même dans un style naïf…

Version 1805, texte et images de Sarah Catherine Martin :

Sarah Catherine Martin n’a pas inventé le personnage de « la vieille Hubbard » qu’on trouverait dans un unique couplet antérieur, mais la comptine versifié telle qu’on la connaît et le fait non négligeable de la scander par des illustrations.

Sous cette forme achevée, « Old Mother Hubbard » eu un tel succès qu’elle sera rééditée, et redessiné de nombreuses fois en Angleterre, mais aussi en Allemagne. Les illustrations de l’une de ces versions sont attribuées, sans certitude, à Robert Brandson, graveur par ailleurs passablement insipide, mais qui a sans doute, dans un chapelet de dessinateur anonyme, la vertu d’être identifié par les historiens ?

Illustration de Branston :

Maintenant, cette attribution fautive soulève plusieurs questions… Évidemment, on pourrait mettre ça sur le compte, encore, du « féminin expurgé », et donc de la misogynie plus ou moins inconsciente. C’est si courant et si instinctif que c’est souvent l’interprétation la plus probable. Mais peut-être est-ce une simple erreur, ou encore est-ce une illustration de la problématique définition de la notion d’auteur dans les récits dessinés ? En effet, selon le lieu et l’époque, on va privilégier l’invention, l’écriture ou le dessin… ça reste quand même étrange. Surtout que tant qu’à choisir l’interprète selon des critères d’identification historique, ou de « professionnalisme », autant avancer de quelques années et évoquer l’interprétation de Walter Cranes, un dessinateur plus flamboyant que Robert Brandson :

Mais peu importe, car grâce à ce site, je me balade dans les différentes éditions d' »Old Mother Hubbard », et j’y trouve doublement matière à réflexion :

— Ces comptines illustrées étaient, entre autres, distribuées dans les magasins de musique, et je pense depuis longtemps qu’il faudrait interroger le lien entre la narration dessinée et l’illustration des ballades. Dans ce moment de gestation de ce qui deviendra la bande dessinée, la planche musicale illustrée est ce qui ressemble le plus à une planche narrative moderne. Comme dans la bande dessinée, l’illustration de chanson inscrit le temps en image. L’auteur Fred, dont la dimension nostalgique était importante, fera lui-même le lien en parsemant certains albums de doubles pages de chanson populaire illustrés…

— Mais surtout, « Old Mother Hubbard » est une œuvre au statut trouble. Et à ce compte, illustre l’un des problèmes majeurs de l’histoire de la bande dessinée : l’effacement du public adulte. La bande dessinée aime s’inventer une histoire exclusivement enfantine, car un préjugé solide considère qu’une histoire dessinée s’adresse toujours aux enfants. Ce qui est parfaitement faux. « Old Mother Hubbard » illustre ce tropisme en se présentant comme une distraction enfantine, et même pour les premières éditions comme un livre à colorier. Pourtant, une rumeur en fait aussi une satire politique, ce qui expliquerait son succès, une satire dont nous aurions perdu les clefs, car rien n’est plus périssable que la politique. Mais il est clair qu’au fil des rééditions, l’objet s’installe définitivement au rayon enfant. Histoire exemplaire qui montre comment l’Histoire des littératures dessinées va s’expurger quasi systématiquement de son lectorat majeur, ou de la part mature de sa lecture. C’est encore largement le cas aujourd’hui.

Pourtant, le moteur majeur de la dissémination des littératures de colportage, avant même la distraction enfantine, était bien la subversion politique, qui, de tout temps, a dû se cacher derrière une apparente fantaisie. À partir de l’invention de la presse, les littératures dessinées ont été l’un des vecteurs majeurs, avec les petits théâtres de rue, de ce carnaval permanent qui permettait de supporter les vies de servitudes. Peut-être ne saurons-nous jamais si et qui était moqué dans  « Old Mother Hubbard », mais la satire n’y serait pas surprenante, tant notre environnement culturel est saturé de ces fictions déclassées.

Pour parler de son esthétique, les illustrations de « Old Mother Hubbard » sont en général assez charmantes et suivent les modes esthétiques et éditoriales du temps. Comme cette version minuscule, peut-être précédant même la première édition historiquement officielle de 1805,  composée de vignettes au clair obscur minimaliste, presque des ombres chinoises :

Mais celle qui m’a tapé dans l’œil est une édition plus tardive de 1840, dont les superbes illustrations malheureusement anonymes présentent une stylisation « gravure populaire » presque précubiste qui leur confère une saisissante modernité :

 

Quelques liens :

Une enquête sur le mystère Sarah Catherine Martin

Une page sur Sarah Catherine Martin 

Une édition couleur de 1807 de « Old Mother Hubbard »

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