L’atelier d’alberto giacometti

Publié le 19 avril 2021

J’ai une histoire avec ce petit livre de Jean Genet édité chez l’Arbalète pour la première fois en 1963. Une histoire qui explique que je viens d’en racheter une édition 2007. Pour le titre de l’article, là, j’ai respecté l’absence de majuscules dans le titre du livre. Ce qui, au passage, repousse à 1963 la mode d’omettre les majuscules aux noms propres et fait de Giacometti une antonomase. Je pensais cette coquetterie beaucoup plus récente. Et nous sommes bien en présence d’un bel exemple de prééminence de l’écrit sur tout, l’art, l’artiste, mais aussi le photographe, Ernest Scheidegger, parce que ce livre est aussi un livre de photographie. Il faut quand même noter que le graphiste, Marc Barbezat, est crédité à la dernière page, ce qui est relativement rare. 

Il faut se souvenir, Genet était sacré, déjà. Un professeur sort ce petit livre de son sac en cuir. Ça devait être en 1988, ou 89. Il sort ce petit livre, et commence un court sur le rapport des écrivains avec l’Art. Il extrait des phrases du livre, les inscrit au tableau. Il n’y avait pas de tableau. Ça devait être un paperboard. Il demande à tous de participer à la compréhension du texte. On avance, et malheureusement je ne me souviens plus, mais il inscrit une autre phrase, demande ce qu’elle veut dire, attend, s’amuse, avant de balancer « rien, elle ne veut rien dire. Voilà ce qui se passe quand on est pris par l’écriture, par l’ivresse de la pure sonorité des mots ». Genet était une idole culturelle. La leçon était là, de ne jamais idolâtrer sur pièce. Ce professeur m’a prêté plusieurs livres le temps de mes études, dont celui-ci. Je l’avais photocopié, ce qui est mal, mais je n’avais pas un rond. Je l’avais photocopié et glissé les photocopies A4, plus grandes que le livre, dans un classeur blanc « en attendant de l’acheter », et ainsi je pourrais le consulter. C’était donc, aller, en 1989. J’ai gardé ce classeur toute ma vie, jusqu’à l’achat de mon exemplaire de 2007. 

Ce petit livre, c’est presque une compilation d’aphorisme, comme celui-là « Il n’est pas à la beauté d’autre origine que la blessure, singulière, différente pour chacun, cachée ou visible, que tout homme garde en soi, qu’il préserve et où il se retire quand il veut quitter le monde pour une solitude temporaire, mais profonde ». Y alterne aphorismes, considérations poétiques ou triviales (Giacometti regrette les bordels), et bribes de dialogue. C’est un petit livre simple, gris comme le visage d’Alberto Giacometti couvert de poussière, beau par sa simplicité, beau par sa grisaille. Je ne suis pas sur d’avoir si grande opinion du texte, mais l’ensemble, l’objet, est parfait, comme devrait être tout livre d’Art. Et puis Giacometti. Je me souviens que c’était l’idole artistique de Céline Guichard quand je l’ai rencontré en 1992 (avec Picasso et Goya). Tout ça fabrique un noeud sentimental précieux, serré, solide et synthétique comme un buste de Giacometti. 

Les photographies d’Ernest Scheidegger sont superbes.

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