Le deuil de Laura Ingalls

J’ai découvert au hasard d’un partage d’article sur facebook que Laura Ingalls est un personnage historique. C’est idiot peut-être, mais découvrir la chose m’a troublé. J’ai trouvé ce trouble idiot, puisque je n’ai pas d’attachement nostalgique à ce personnage de fiction.
Oui, enfant, j’ai subi « la petite maison dans la prairie », car lorsqu’on est enfant on absorbe ce qui se présente. Mais depuis toujours, j’ai une répulsion pour les fictions larmoyantes. Comme celles qui, à l’image de la littérature morale du XIXe siecle, n’hésitent jamais à se vautrer dans la boue poisseuse du pathos.

Et donc, je peux légitimement m’interroger sur la nature de mon trouble. Il a à voir, je pense, avec la distinction que nous faisons entre réel et fiction. Ce personnage que je connais à peine changeant brusquement de catégorie mentale. Ce qui montre que nous ne considérons pas de la même manière un personnage fictif et un personnage historique. C’est évident ? Je ne trouve pas. Pourquoi ? Simplement parce que pour moi, n’importe quel personnage historique n’a pas plus de consistances, je veux dire de réalité tangible « dans ma vie » qu’un personnage de fiction. Après tout, rien ne me garantit son historicité. Les canulars sont nombreux et faciles. Je suis toujours surpris, par exemple, qu’on se batte pour savoir si Shakespeare a écrit ses pièces, puisque nous ne savons rien ou presque de Shakespeare, et donc, qu’il est une figure mythique construite culturellement et identifiée par un mot arbitraire : Shakespeare.

Shakespeare

De la même manière Homère et bien d’autres. Il est rare de savoir beaucoup sur un auteur ancien de manière à reconstituer de lui un portrait tangible.

homere

Ce changement de statut dépend donc de mon adhésion à l’ensemble des « preuves » colportées par les journaux. Cette acceptation est un assujettissement à une autorité. Une double autorité, celle de l’instance journalistique ici, et celle de l’autorité morale abstraite de « l’historicité ».

l’effet de preuve de l’historicité est porté préalablement par les titres et le texte des articles, bien sur :

— « La véritable histoire de Laura Ingalls » pour lemonde.fr

— « Laura Ingalls n’est pas celle que vous croyez » pour livreshebdo.fr

Pourtant, je me suis rendu compte que le trouble que je ressentais se fixait sur la photographie qui apparaissait comme la preuve définitive de l’historicité du personnage. Alors même que n’importe quelle photographie ancienne en place aurait fonctionné de la même manière. Et alors même que je sais par la pratique la manière dont une photographie se construit comme image et malgré une absence totale d’accointance affective avec le personnage de fiction,  au premier regard, c’était trop tard pour moi : La photographie de Laura Ingalls jeune et jolie la transformait en personne historique et même plus, mythique.

laura

Malgré ma lecture des écrits d’André Gunthert (auxquels il faut se reporter ici, en particulier “Le portrait du Che, c’est le Che”), j’ai été surpris de la force de ma réaction instinctive. Celle-ci n’était en effet pas dénuée d’affects. À la manière dont à l’adolescence l’on peut s’attacher à la photographie de Rimbaud ou de Camille Claudel et s’approprier…

Camille_Claudel

S’approprier une aura, un destin tragique et enfin, s’approprier leur deuil. Et il n’est pas si simple d’écrire ceci dans un article, car c’est un sentiment discret, une composante subtile du complexe que représente une réaction spontanée devant une photographie ancienne d’une personnalité aimable.

J’en revenais à une vieille histoire : celle de la photographie comme fétiche. C’est-à-dire comme objet matériel fixant la mémoire du mort. Ceci restant l’un des grands usages de la photographie privée, mais aussi collective à travers les médias et le travail de l’histoire. Et là, j’ai découvert qu’il y avait beaucoup d’autres photographies de Laura Ingalls, mais que les journaux avaient choisi leur icône. Ce réflexe général de concentration des images du mort en une seule devenant icône facilite le partage et le colportage et devient le moyen du « deuil collectif », c’est-à-dire le lieu de fixation du sentiment mélancolique devant la trace d’une vie vécue et irrémédiablement passée. Mais d’une vie qui devient ici un patrimoine commun. Une version mélancolique du mécanisme de fabrication de la figure héroïque dont parle André Gunthert.

La concentration concentre l’aura culturelle. Alors, le fétiche devient magique et l’on peut rester fasciné par l’image figée d’une simple jeune femme dont il existe pourtant des photographies à des âges bien plus avancés… (de là à considérer que le choix éditorial est orienté… Oui, évidement ! Oui, sauf que ce choix est partagé par Wikipédia…)

laura-ingalls-wilder2

Ce que j’avais vécu, phénomène minuscule, était le changement de statut d’un personnage de fiction accédant au grade prestigieux de figure culturelle mémorable. Et les mécanismes que j’avais senti jouer étaient complexes et profonds.

Ce deuil qui ne m’appartient pas

Je crois que ce qui m’a permis d’exprimer ce sentiment, aujourd’hui est que je n’aurais pas dû ressentir ce mélange de fascination, d’aspiration et de tristesse devant une photographie d’une personne que je ne connais pas. J’ai alors compris que cette tristesse m’était proposée par les journaux. Que les articles demandaient « ça », par leur mise ne scène et indépendamment du contenu de ces articles. Que le métamécanisme de l’historisation photographique fonctionnait « tout seul ». Qu’il suffisait d’une figure culturelle, un écrivain, d’un destin, la pauvreté, d’une version collective de l’histoire largement mystifiée, le feuilleton, d’une photographie d’une jeune femme et c’était parti !

Comment ( 1 )

  1. / Ce que dit Albert-Kahn en Open data | BONOBO
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