Le Janus Stark de Francisco Solano López

Sur le chantier de l’exposition « Marsam international comix #2« , voyant mon camarade Elric Dufau se glisser derrière une structure en bois s’écartant à peine d’un mur, je le traite un peu légèrement de « Janus Stark ». J’ouvrais alors, bien involontairement, un gouffre générationnel, et je me retrouvais en devoir d’expliquer qui était « Janus Stark » à quelqu’un qui, pourtant, a sûrement lu plus de bandes dessinées que moi. Et c’est toujours pénible d’expliquer une blague…

Les jeunes lecteurs américains des années 50 sont contents d’avoir détecté Carl Barks sans connaître son nom. « Janus Stark », ce héros qui venait de surgir de mon enfance, évoque pour moi le premier dessinateur anonyme dont j’ai identifié le style et dont je ne connaîtrais le nom que bien plus tard : Francisco Solano López. Je sais maintenant que c’est un bon dessinateur argentin qui a sévi tardivement dans le porno, mais qui à l’époque (de mon enfance), dessinait des bandes à distance pour un éditeur anglais, Fleetway Publications, qui revendait ses productions en France à « Mon journal ». On retrouvait donc ces séries chez nous sous la forme de ce qu’on nomme couramment « petit format », mais qu’on appelait aussi péjorativement « BD de gare ».

Quand ces magazines me sont tombés entre les mains au milieu des années 70, ils ressemblaient à ça :

Ces petits formats publiaient la BD la plus populaire, au sens sociologique, et la moins chère. Je n’en ai moi-même jamais acheté, mais on m’en a prêté beaucoup. c’est d’ailleurs un paradoxe sociologique, puisque ce sont des amis aux parents bien plus aisés que les miens qui me prêtaient ces publications bas de gamme qui ne seraient jamais rentrées chez moi. Mais c’est une autre histoire…

Juste après dix ans, je tapais parfois dans le ballon avec un copain et voisin amateur de foot qui achetait ces fascicules. Il me les prêtait, en échange de quelques Asterix ou autres machins snobs,  et c’est ainsi que j’ai découvert le style tourmenté de Francisco Solano López, que j’ai vite reconnu dans plusieurs séries, dont « Romano« , qui narrait les mésaventures d’un petit footballeur gitan qui ne gagnait les matchs que pieds nus (je ne me souviens de rien d’autre). Mais le foot ne m’intéressait décidément pas, et je préférais rapidement le fantastique léger de Janus Stark…

Janus Stark, créé en 1969 et publié en 1973 en France, est un jeune garçon farouche de l’Angleterre victorienne qui s’échappe de l’orphelinat ou il est battu et exploité. Il est récupéré par un vieillard aveugle qui fait de lui un très bon voleur capable des plus incroyables exploits. Mais doté d’une souplesse exceptionnelle et d’un grand sens moral, il finit par devenir célèbre comme illusionniste et contorsionniste. Plus doué qu’Houdini lui-même, ses aventures frôlent souvent le fantastique sans y plonger totalement. Respecté et riche grâce à ses spectacles, il consacre sa fortune à soulager la misère des orphelins et combat les exploiteurs de tout crin.

Il est vraiment très souple :

Deux épisodes de son enfance malheureuse :

Pour le scénario, on est plongé dans le pire de la littérature morale de la fin du XIXe siècle. Les épisodes sont rapides et les intrigues simples se démêlent vite. C’était déjà une production taylorisée et mondialisée pour des raisons économiques, et si ça ne tenait qu’aux histoires, je crois que je n’aurais jamais remarqué cette série. Tout tenait par cette étrange atmosphère sombre et mystérieuse plongeant ses racines dans cette littérature gothique du XIXe que je lirais bientôt, plutôt vers 14 ans, et que servait parfaitement le grotesque expressionniste de Francisco Solano López à coup de corps tordus, de visages trop anguleux, trop grimaçants, et de clair-obscur souvent réduit à l’ombre chinoise.

Il est évident que cette bande m’a servi de passerelle entre des lectures d’enfance et les Marvel, et juste après, les bandes horrifiques américaines… Mais plus étrange et transversal encore,  je me demande aujourd’hui si le graphisme du visage anguleux de Janus Stark n’a pas ensemencé mon intérêt dix ans plus tard pour les bois gravés de Kirchner. Et ceci,  même si les images de Solano López évoquent aussi les dessinateurs baroques et symbolistes les plus sombres, en accord avec l’inspiration des scénaristes anglais, Jack Legrand, Tom Tully, Angus Peter Allan & Marcus Scott Goodall, tous enfants de la longue tradition de littérature fantastique populaire britannique.

 

 

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