Le territoire Volodine

Le Volodine nouveau, « Frères sorcières » — toujours des titres aussi énigmatiques qu’appétants, toujours aussi sombre et violent, toujours à te laisser en suspens, au milieu de rien, au-dessus de rien — m’a encore embarqué loin, fort, puissant même, et brusquement abandonné sur le bas-côté, en rase campagne, paumé grave entre deux destins, entre deux incarnations… 

Du coup… méditation, et me dit qu’il est si agréable de se laisser prendre par les chants de cet animal des steppes…

Pourtant, ce « Frères sorcières » n’a pas la beauté massive de « Terminus radieux ». Il a pour lui autre chose…

Pourtant, c’est juste mon troisième Volodine, enfin troisième lecture plus quelques-unes avortées. J’y revenais, j’y revenais, et il m’aura bien fallu une bonne grosse dizaine d’années pour entrer en Volodine comme on entre en.

Pourtant, je vois bien quelques ingrédients de la sauce, je vois bien les grumeaux, des littératures, des cultures populaires, tout ça mixés menus, émulsionnés compacts et cohérents…

Oui. Mais franchement, le choc Volodine n’est pas tant l’écriture, ni l’exploit de la synthèse culturelle, non, son exploit, ce qu’il me fait vraiment, c’est de prendre le globe à pleines mains, et de le tourner brusquement jusqu’à en bouleverser les pôles. Oui, il te prend, t’embarque, te plonge dans un autre centre du monde, te colle au sol et te fait tout regarder de « là-bas », et de ce là-bas, qui répond à exotisme de son post-exotisme, qui est tout autant centre du monde que Perpignan, Paris ou New York… Sauf que de ce là-bas, le monde est plus vaste, immense, entre terres russes et chinoises, infinie d’herbes, d’animaux et d’hommes, et repousse notre minuscule centre du monde à nous au-delà de l’horizon, hors champ, hors temps. Oui, Volodine répond parfaitement à son programme. Et ce décentrage du monde est tout autant géographique qu’idéologique. Mais aussi culturel ! Volodine supprime l’influence majeure de notre petit centre : le Christianisme. Il m’a fait prendre conscience, claire, vive, que les auteurs que je lis sont presque tous chrétiens, même s’ils s’en défendent, même s’ils l’ont oublié, nié, effacé… Un exemple frappant, car inattendu, Chevillard est chrétien. (Je lisais en même temps un Chevillard et un Volodine, et quelques autres trucs). Et par contraste, c’était une évidence ! Chevillard, oui, pour l’imaginaire et la culpabilité ! Alors que Volodine m’obligeait à me rappeler mes très vieilles lectures bouddhistes (ce bouddhisme pour lequel j’ai peu d’estime, pas plus que pour la secte locale). C’était donc ça ! J’étais donc si lourd d’esprit, si engoncé, si englué qu’il avait fallu si longtemps pour que je comprenne ce que j’aurais accepté instantanément d’un écrivain lointain ! Qu’un Lyonnais m’écrive d’ailleurs…

Franchement, ça ne fait pas de mal qu’un écrivain français soit… vaste.

MAJ. :

Il faudrait ajouter… Ce billet est décidément trop rapide. Il y aurait tellement à dire sur les romans d’Antoine Volodine ! Sur ses étranges contes pour adulte… Dit comme ça, ça sonne plutôt « histoire du cul ». Mais non ! Non, ce sont vraiment des contes pour adulte, avec des chaperons adultes et des loups et ogres pour adulte, des corbeaux vraiment inquiétants et de la magie adulte et des sorts adultes… et des enjeux dignes de terrifier les adultes. Mais plus adulte que les films d’horreur et thrillers qui s’adressent surtout aux adolescents, ou à la part d’ado qui devrait un peu plus sommeiller en toi… Ce qui sauverait le cinéma comme Art… Et la littérature… Mais c’est une autre histoire… 

Il faudrait ajouter qu’il y a, pour l’occidental moyen, une grand inversion, de l’éternité comme punition, dans les cycles de réincarnations, de la mort vraiment morte comme récompense, du monde comme enfer, comme cauchemar… qui n’a son équivalent en occident que dans une hérésie du sud-ouest de la France, une hérésie exterminée, un génocide, déjà. Les vraies religions de la mort tuent. 

Il faudrait ajouter qu’Antoine Volodine n’est pas un gars sérieux. Où l’est-il sans l’être ? Oui, tout ça n’est pas sérieux. Et c’est une qualité. La dimension parodique est souvent évidente, et la haute poésie du texte est volontairement sabotée (sa vraie poésie), parsemée d’étincelles incongrues (comme un mot contemporain dans une énumération magique, comme les appels méta à ses propres lubies littéraires, à ses hétéronymes même) qui viennent réveiller la conscience, comme le coup de bâton du moine sur l’épaule du novice…

Enfin, il faudrait affronter l’humanité telle que nous la présente Volodine, cette humanité de la fin de l’humanité, épuisée d’une trop longue agonie, qui n’aspire plus qu’à la vraie mort, définitive.

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