Lecture confinée : La femme gauchère

Publié le 18 décembre 2020

Voilà clairement ma plus belle lecture confinée. Et pourtant, pour agrémenter ce second confinement, j’ai lu le génial Nicholson Baker, la merveilleuse Mary Webb, ou encore le sang noir de Louis Guilloux qui m’a fait une forte impression.  Bon, j’ai échoué lamentablement dans mes tentatives d’aborder l’actualité littéraire, et je ne suis pas sûr d’y revenir cette année. Mais voilà, au milieu de choses extraordinaires pour des raisons diverses d’ailleurs, j’ai enfin lu un livre de Peter Handke. Et clairement, c’est bien ma plus belle lecture confinée. Et je sais (encore) de qui je la tiens, cette prescription-là ! Car si Christian Rosset n’avait pas dernièrement fait l’éloge de Peter Handke sur facebook, jamais je n’aurais prêté attention à trois livres de celui-ci paumés dans le tas des glanés je ne sais quand je ne sais où et jamais lus. 

La curiosité, comme l’appétit, s’ouvre, et donc j’ouvre l’absence, distraitement, le referme, entrebâille la femme gauchère, et… le lis d’une traite, sans le lâcher, entièrement abandonné à l’écriture. Mais ? Troublé de m’être fait capter, j’entame Par une nuit obscure je sortis de ma maison tranquille, et repars pour un tour. Voilà bien les conséquences des prescriptions : j’inscris le Quarto d’Handke sur ma liste d’achat alors que pas franchement le moment d’acheter n’importe quoi ! Oui, peut-être pas essentiel,  mais je sais maintenant que ce n’est pas n’importe quoi et que j’aurais eu bien tord de m’arrêter à ses vieilles fautes politiques (je ne l’aurais pas fait). 

Cette femme gauchère ? C’est un texte de 76 que Peter handke a adapté lui-même deux ans plus tard au cinéma. Et pourtant, j’ai eu (enfin) la sensation de lire un contemporain. Je ne partirais pas dans des comparaisons oiseuses, mais des choses très récentes et très primées n’en sortiraient pas grandies.  Comme à mon habitude, je ne raconte rien et m’en tiens ferme à mon impression de lecture : un script lancinant et pourtant rythmé, dit à voix unique, comme un acteur qui répéterait tous les rôles, où comme le doublage étrange, monocorde, de ces chaînes polonaises que mon père regardait dans ces nuits d’insomnies. Cette unicité du ton du récit qui pourrait être rebutante m’a prit comme si le livre n’était qu’un seul souffle, qu’une seule phrase à la syntaxe germanique et que je devrais attendre le dernier mot pour en saisir enfin le sens. Et je ne suis même pas sur que le sujet premier, prétexte, en soit si démodé, mais surtout ce qui me semble le vrai sujet, ou absence de sujet, puisque cet apparent détachement a-romanesque fabrique des personnages incroyablement humains à la fois complexes et vacants, tous dansants ivres devant leur mort, ne sera jamais démodé. Derrière les personnages, la femme comme les autres, il y a une ombre, sordide et même morbide, comme l’ombre de la montagne derrière la villa, véritable sujet d’un livre à la radicalité formelle, compacité même, qui m’a provoqué une immersion rare. 

Photo : Paul François, mon grand-père, vers la fin des années 50

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