Mon intersection avec Alain François

Texte de Philippe De Jonkheere :

« Je viens d’essayer de raconter l’histoire de ma rencontre avec Alain François mais je n’y suis pas parvenu, pourtant c’est typiquement un genre d’hitoires, les rencontres, que j’aime bien raconter, décrire cette situation de juste avant la recontre, tenter de démêler quelles sont les raisons qui ont débouché sur cette recontre, cet accident. Mais cette rencontre, je serais bien incapable d’en parler, et si je m’interroge sur les raisons de cette incapacité, de cette impossibilité, je suis obligé de constater que sans doute dans cette rencontre qui n’avait rien de prévisible — Alain et moi n’habitons pas dans la même ville, nous avons des parcours qui diffèrent à bien des endroits, et nos horizons sont très divers, bref des trajectoires sans intersection prévisible — mais qui semble désormais s’imposer comme une évidence pour moi. 

cette évidence n’a jamais signifié que notre compréhension et notre concorde soient parfaites, ce serait même tout à fait le contraire. 

Depuis que je connais Alain j’ai si souvent le sentiment de le comprendre avec un temps de retard, de ne comprendre ce qu’il veut dire que quelques temps plus tard après avoir moi-même fait l’expérience de son récit. 

A d’autres moments je suis même intimement persuadé que cette différence temporelle n’arrive pas qu’avec moi. Que c’est comme si Alain voyait le monde tel qu’il sera. Par exemple lorsque je suis descendu de l’estrade l’espace Franquin lors du premier MMN organisé par Alain et Céline, j’étais tout de même un peu déconfit que le public fut si peu nombreux. Et le soir-même à mon travail, je recevais un mail d’Alain pour me dire que cela avait été un vif succès, Alain ne se serait pas arrêté à compter le nombre très réduit de spectateur dans cette grande salle, trois personnes, mais bien davantage avait-il écouté l’écho de leurs impresssions et savait alors, sans pouvoir s’y méprendre, que la partie était gagnée, que ce n’était en fait qu’une question de temps, et le temps il en fait si facilement abstraction. 

Depuis quelques temps, je sens une sollicitation grandissante à propos du site désordre, ce n’est pas seulement une question de statistiques, de nombre de visiteurs, de nombre de personnes arrivées sur mes pages à la recherche de l’Origine du monde, non c’est une sorte de réalisation, alors je sens quelque chose de très collant sur les épaules, on veut savoir, on veut savoir des choses qui ne sont pas dans le site, on veut savoir comment j’ai su, comment j’ai compris. Cela me gêne. En grande partie parce que je sais pertinemment que je ne suis pas la personne que l’on recherche. Je suis beaucoup moins bien que cette personne. 

Je sais bien qu’Alain recherche quelque chose qu’il a partiellement trouvé dans le site du désordre, mais sa recherche ne me gêne pas parce que je sais qu’il a compris que je ne l’avais pas fait exprès, que c’est tombé sur moi, que c’est même dans bien des cas un contre-sens, parce que je n’ai pas une compréhension éclairée de tout ceci, même pas une intuition, je suis même privé de vision. Je me fais l’effet d’un usurpateur, Alain le sait, il l’a compris de longue date, que l’on attendait de moi une prouesse dont je ne suis pas capable. Que l’on attendait de moi que je réussisse à tout coup quelque chose qui ne faisait que m’arriver, un accident. 

Parce qu’Alain a cette préscience, qu’il sait aujourd’hui comment les choses seront demain, quelles seront leur signification, et parce qu’il sait que je ne suis que traversé par cet objet qui s’appelle desordre.net et que je n’en suis pas réellement responsable, et certainement pas de l’effet qu’il produit à mes lecteurs, alors je me sens à l’aise dans cette aimable vivisection. Je bénéficierai peut-être de cette recherche et de ses à-côtés, mais le plus probable est que je ne comprendrai pas ce dont il est question ou que je ne le comprendrai que plus tard, bien plus tard, pendant qu’il est trop tard. »

Laisser un commentaire

%d blogueurs aiment cette page :