Mon temps très plein

Un jour j’ai lu la chose la plus importante du monde. Une toute petite information, mais qui correctement assimilée, changeait l’entièreté de la physionomie de notre temps :
il y a autant de scientifiques vivants qu’il y en a eu dans toute l’histoire de l’humanité.

Cette information qui montre ce que nous avons sous le nez dans toute sa lumière — c’est-à-dire que nous ne vivons pas une simple époque parmi les autres, mais bien un temps inédit, quelque chose d’à la fois merveilleux et monstrueux, mais de parfaitement inédit — n’est pourtant qu’une clef qui entrouvre la vérité de l’époque, enfin débarrassée des poncifs réactionnaires qui ressassent les mêmes peurs depuis l’antiquité.

Car cette étrange situation, cette enflure de l’humanité dans laquelle nous surnageons, nous la nions en cœur, en imaginant notre passée comme une simple version stylisée du présent dont les vertus pour les réactionnaires, ou les vices pour les progressistes, subiraient une lente érosion.
Personne ne voit ce qu’il a au milieu du visage : l’enflure, le changement d’échelle, l’excroissance incroyable de tout ce qui compose l’humanité. Tout, le bon comme le pas terrible…
Tout à guetter les indices du changement de climat, tient ! il pleut ! l’homme nombreux s’imagine aujourd’hui comme hier, alors que le changement d’échelle, le quantitatif, l’a littéralement propulsé dans l’inédit.

Ce simple constat arithmétique, dont j’ai perdu la source, débrouillez-vous, est parfaitement généralisable :

-Il y a plus de lecteurs vivants qu’il n’y en a eu depuis l’origine de l’humanité.
-Il y a plus d’artistes vivants qu’il n’y en a eu depuis les débuts…
-Il y a plus d’écrivains…

Alors ?

Alors, il est étrange qu’on passe son temps à pleurer la disparitions de choses qui existent pourtant plus aujourd’hui que jamais. Comme si la quantité, à force de boucher la vue, escamotait l’éléphant dans le couloir…

On pourra toujours discuter de la qualité, discussion vaine. Qui oserait embrasser l’abondance et juger de tout ?

Au XVIIe siècle, quelqu’un de déjà présomptueux pouvait lire ce qui était publié et crier « il n’y pas d’écrivain !» (par exemple…). Il condamnait quelques dizaines de personnes… Aujourd’hui, éructer ce genre d’idiotie condamne sans jugement quelques centaines de milliers de personnes…

Ainsi, notre gentil temps, relativement paisible (le colportage des faits divers par les médias est catastrophique pour la perception que nous en avons) ramasse en un lieu fini et étroit plus d’humanité, et plus d’humaines potentialités que l’intégralité du phénomène humain antérieur…

Donc, un conseil, retenez-vous de vous plaindre de votre époque, et tentez donc de l’appréhender, avant ! Allez, juste pour voir !

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