Poly and her Pals, Thierry Groensteen et le patrimoine

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Tout véritable amateur de BD connaît Thierry Groensteen, l’homme qui a donné ses lettres de noblesse à la théorie de la Bande dessinée. Universitaire, professeur et même un temps directeur du Musée de la Bande dessinée d’Angoulême, il entame depuis quelques années une nouvelle carrière en se lançant dans l’aventureuse profession d’éditeur, passant ainsi de la théorie à la pratique, mais aussi de l’institutionnel à l’entreprise personnelle. On attendait du grand théoricien une ligne éditoriale à la hauteur de ses exigences intellectuelles. Avec 50 titres en seulement deux ans d’existence, les jeunes « Éditions de l’An 2 » démarrent sur les chapeaux de roues et en effet, la ligne est ardue ! Trois grandes catégories de livres naissent des envies longtemps contenus, de notre professeur tournesol tautologique :

— La quête de l’auteur inconnu avec des livres, parfois premier livre, qui explorent les limites, voir les marges du médium,
— La théorie et une collection de monographies qui devraient constituer au fil des parutions une visite historique et contemporaine approfondie de l’objet BD,

et heureusement, ce qu’on attendait d’un tel éditeur, l’exhumation de perles inconnues ou oubliées.

Là, la connaissance de l’objet fait mouche avec deux livres et deux coups de maître. En 2004 A.B. Frost, dessinateur hors pair de la toute fin du 19e siècle, virtuose de la ligne expressive qui croque des histoires champêtres d’animaux hystériques qui préfigurent étonnamment l’hystérie des personnages de Tex Avery. Démontrant au passage s’il était nécessaire la cohérence de la culture populaire Américaine. Le goût pour le livre est déjà marqué : Édition en un volume de deux albums intégraux qui évitent la frustration des choix raisonnés souvent préférés par les éditeurs timorés.

Et cette année 2005, Poly and her Pals, une bande américaine mythique ayant duré un bon demi-siècle. Il faut le dire, cet album est superbe, immense, dense, en un mot, appétissant. Fini la malédiction du traître noir et blanc des éditions Futuropolis (qui reste depuis les années 80 la référence en matière de patrimoine). Voilà un grand livre tout en couleur, avec un soin évident apporté à rendre celles d’origines.

Polie est une jeune fille volage habitant chez ses bourgeois de parent. Son personnage trop étriqué va très vite céder la place à son père, bonhomme bonhomme, colérique et maladroit qui campe un antihéros attachant. La Bande est d’une fraîcheur étonnante, d’une modernité épatante, et sa lecture devrait être rendue obligatoire à tout étudiant en sociologie. Cela nous évitant peut-être à l’avenir bien des âneries proférées sur l’évolution des mœurs. Sterret est un dessinateur nonchalant comme je les aime qui a puisé allègrement dans les avant-gardes pour construire un univers graphique harmonieux et vivant. L’édition à l’intelligence de présenter dans les premières pages quelques exemples en version originale de la genèse de la série, et pour clore le livre, les dernières planches de 1958, inédite jusqu’à aujourd’hui. Polie présente deux années complètes de la parution.

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