Thomas Mathieu - Photo Alain François

Portrait : Thomas Mathieu

En général, je ne connais pas le travail des gens que je rencontre. Je découvre la personne, et ensuite je trouve (a minima) civil de me pencher sur ses productions artistiques ou livresques. Parfois, une exception, comme Thomas Mathieu que j’ai rencontré la semaine dernière. Thomas Mathieu, c’est l’homme du “Projet Crocodiles”, un tumblr dans lequel il publie depuis quelques années des témoignages de « harcèlement et de sexisme ordinaire » qu’il met en scène en bande dessinée. Et j’avais lu quand ses planches étaient devenues virales.

Déjà, la bande dessinée de reportages est relativement rare [Elric me signale au passage que depuis une quinzaine d’années, ce n’est plus vrai] mais il est encore plus rare que l’auteur s’efface derrière le témoignage. 

Je découvre à l’occasion de ce post que le Tumblr est maintenant dessiné par Juliette Boutant. Ce passage de flambeau pointant bien à la fois la modestie de la démarche (porter les témoignages sans sur-écriture excessive), et même son côté “d’utilité publique”, qui là, pour le médium, est plus que rare.

Car on est très loin, ici, de l’insignifiance de la presque totalité de la production livresque (et j’englobe ici littérature et BD) ou de la putasserie de la production pseudo-sociétale habituelle. Le dispositif qui a été beaucoup discuté est malin, simplifiant, effaçant l’anecdote pour se focaliser sur les situations, donnant aux témoignages singuliers une dimension universelle. Si universelle que la réception est souvent violente. Pour l’écriture de ce tout petit billet, je suis passé lire un article d’un grand journal, et par faiblesse, j’ai glissé vers les commentaires. Je suis peu armé contre l’insondable de la connerie humaine, mais c’est à la mesure des réactions qu’on peut estimer la pertinence du propos de ce “projet”. En effet, souvent, en lisant, “on” (moi, comme “les autres”), ressent un malaise. Mais ce malaise est salutaire, il rappelle qu’on ne doit jamais imaginer détenir la vérité morale d’une situation à l’aune de son unique perception.

Évidemment, ce dispositif très simple, s’il apporte de la lisibilité aux situations, a les défauts de ses qualités. J’ai rencontré des femmes crocodiles, par exemple, et il y a un horizon hygiéniste qui peut produire des législations perverses. Mais il ne faudrait pas confondre l’anecdote avec le système et les effets pervers de la manière grossière de gérer politiquement le problème avec le problème. L’oppression sur les femmes est massive. Et encore partout, la dissymétrie de destin est absolue (sujet esquissé ici, à propos de « La vie domestique » d’Isabelle Czajka).

Ce travail de compilation des témoignages, qui met au jour une montagne de non-dits, de souffrances tues, d’adaptation bricolée à des situations perverses, est absolument salutaire, comme à chaque fois qu’on perce un abcès. C’est rarement beau dedans, ça pue, mais ça soulage. 

[Bon, le titre du billet est foireux. Je voulais juste poster un portrait photo…]

Et tiens, je devrais ajouter “Les Crocodiles” (au Lombard 2014) à ma vieille liste hautement perfectible :

Le rapport au réel – Bibliographie BD 2

 

 

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