Cahun caha

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J’ai attendu tellement longtemps (facile deux décennies) pour acheter le « Photopoche » Claude Cahun que sa couverture est passée, dans ma liste d’achats potentiels, de noir à saumon sans passer par le « lavande », et sa maquette minimaliste en est toute bouleversée, avec ces deux coins rognés évoquant les coins photo des vieux albums. Le pire c’est que je trouve la nouvelle maquette meilleure que l’ancienne. Mais pas plus terrible que ça. Ce « code vieillot » est relativement to much. Une petite saleté post-moderne. Mais c’est toujours plus frais que la maquette mortuaire originale. Dans cette collection-là, on sentait bien que le photographe dedans était aussi mort que l’Art photographique (pas sympa pour les encore vivants.)

Passons.

Dans les toutes premières années du XXe siècle, quand les autres faisaient du commerce, Claude Cahun a pris l’appareil photo comme un médium d’expression. Et si elle n’était pas la seule, elle en a eu une pratique d’une modernité certaine, très précoce, qui la place donc comme précurseuse de pas mal de gens et de pas mal de démarches. Dont, simplement, un équivalent visuel à l’autofiction qui fera florès au XXe au fur et à mesure que l’accession technique à la photo se simplifiera. Jusqu’à l’apothéose démocratique du narcissisme numérique. J’étais là, j’ai vu ce narcissisme-là passer des artistes sur le réseau (dont moi, donc), au grand public, et au passage au grand public, la pratique jusque-là élitiste et valorisante, devenir sale et discriminante dans l’esprit même de ceux qui la pratiquait primairement. Ce qui est vraiment sale, c’est la valorisation d’un geste pour certains, et la discrimination de ce même geste pour d’autres, quand cet « autre » est, dans l’esprit de l’initié, « n’importe qui ».

Alors Claude Cahun est-elle une artiste incroyablement précoce ou la précurseuse d’une pratique qui sera honnie universellement au XXIe siècle ? Et alors sa production ne serait plus sauvée que par l’esthétique désuète de ses sépias et le surréalisme des images. C’est tout le problème des paniques morales à géométrie variable, et du mépris bourgeois pour tout ce qui échappe à la rareté. Je laisse ça aux handicapés de la perception, qui ne comprennent pas que l’esthétique du jour sera le kitch de demain, et ensuite, quel que soit le jugement qu’ils portent aujourd’hui sur une forme, elle finira par obtenir le vernis historique suffisant pour être apprécié par leurs descendants.

Je m’en fous, donc. Et les mises en scène de soi de Claude Cahun sont drôles, fraiches, impertinentes et inventives. Et du temps de l’argentique, jeunes artistes, nous prenions sa suite, et à l’avènement du numérique, nous avons collectivement, un collectivement jamais aussi massif, revivifié la pratique.


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