En entête : Deux livres de Carole Fives chez L’Arbalète Gallimard : Une femme au téléphone 2017 avec en couverture une photographie de Mia Takahara / Plainpicture & Tenir jusqu’à l’aube 2018 avec en couverture une photographie de Anni Leppälä
Redoutable ! Carle Fives est redoutable ! Et je suis un peu en colère contre je ne sais quoi ou je ne sais qui. Un manque certain de prescription ! Mais qu’est-ce qu’ils lisent, les autres ? Parce qu’il aura fallu un hasard pour tomber là-dessus. Hasard très heureux. Bon, oui, il y a ce patronyme que le cerveau veut toujours lire à l’anglaise, mais c’est bien le seul reproche que je pourrais faire à ce moment de lecture. Et c’est d’autant plus con que c’est bien la seule chose que mon cerveau veut prononcer à l’anglaise. Idiot.
Donc, redoutable. Oui,
La famille d’aujourd’hui, ça existe pas, la mère ou la fille d’aujourd’hui, ça existe pas. Pourquoi ? Parce que laquelle ? Le propre de cette littérature c’est de faire entrer dans un particulier qui n’est pas soi, jusqu’à le comprendre, jusqu’à même sentir de l’intérieur une situation qui n’est pas la sienne, qui ne le sera jamais. Je ne serais jamais une jeune femme seule avec un enfant dans un appartement trop grand du centre de Lyon. Jamais. Ma mère n’est pas la mère d’une femme au téléphone, la mienne a ses propres travers. Chacun la sienne.
L’écriture de Carole Fives est nerveuse et impeccable. IM-PE-CCA-BLE ! Vraiment. Que dire des livres sinon ? Je ne raconte jamais les histoires. Mais imaginons que quelqu’un, en oubliant de me dire « elle écrit sacrément bien », juste, ce quelqu’un qui me dirait « lis ça, c’est le compte rendu du quotidien compliqué d’une femme seule avec un gosse en bas âge dans un appart trop grand au centre de Lyon. Vas-y ! Promis vas-y ! ».
Non. Non sans façon. Certain, je ne me serais pas précipité. j’aurais pensé à la pile de lectures en souffrance, j’aurais regardé ailleurs, je me serais dit, malgré l’élégance de l’Arbalète et sa souple maquette, hum… peut-être plus tard… Peut-être un jour…
Donc c’est sur, garanti ; pas que je choisisse mes lectures au sujet (est-ce qu’on choisit vraiment ses lectures d’ailleurs ?) loin de là. Le sujet, on en fait tout un plat, comme la structure d’ailleurs… comme tout ce qui ne fait pas que vous allez lire ou pas… On en fait tout un plat, mais c’est pas comme ça que ça marche. La structure épatante ou l’histoire épatante vous en saurez quelque chose à la fin du livre, SI VOUS LE LISEZ, et encore, si vous en avez quelque chose à faire. Mais pour arriver à la fin du livre, il faut le lire donc (ou tricher). Et pour le lire, il faut que ça rentre…
Alors voilà le vrai machin discriminant : l’écriture. Et là, l’écriture, ça rentre magique. Ce qui permet donc de découvrir ce qu’il y a à découvrir : Une écriture oui, mais un tempérament, mais un esprit, et, mais une force quoi ! Une force d’avoir écrit un véritable livre d’horreur sans monstre, même pas un bête loup, avec une femme seule, un gosse, et QUE du quotidien basique. RIEN d’autre. Un exercice d’empathie. Tu entres en douce dans la situation, dans le piège de la situation, dans l’enfermement de la situation, et tu entres simplement dans la vie de cette femme-là par cette femme-là, cette femme-là que tu ne seras jamais. Ha, mais la littérature quoi !
Simplicité, esprit jusqu’à l’humour, frôlant élégamment le sarcasme. Mais vraiment un cauchemar, une solitude, car un enfant trop petit n’est pas particulièrement un interlocuteur valable. Y va pas t’aider à payer le loyer (c’est interdit). Y va pas faire le ménage (c’est mal vu). Non. Faut que ça grandisse pour que ça devienne. Avant, c’est chiant (ça je m’en souviens). Faut arrêter la mystique parentale à deux balles. Et une légèreté pourtant, aidée par des chapitres courts, rapides et nerveux.
Et au bout, parfaire l’empathie, élargir par rayonnement, étoffer le sujet, densifier la compréhension par l’emploi des forums internet comme des ramifications, comme d’autres cauchemars possibles. Supériorité de la littérature sur la sociologie (pas que la socio ne puisse être littérature hein !) Voilà un texte ciselé. Un livre épatant. Une autrice épatante dont personne ne m’avait parlé. Encore une fois, mais pourquoi ?

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