Le photographe de Pierre Boulle

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Juillard 1967 / Le Livre de Poche 1974

Je voulais le lire depuis longtemps, celui-là, puisque convergence dans un vieux Le Livre de Poche entre une petite nostalgie d’un auteur de mon enfance, Pierre Boulle, et d’un « titre », donc, supputais-je, d’un sujet… Et le sujet, oui, correspond au titre. Ce qui n’est pas toujours donné. J’aurais pu ajouter comme autre motivation la couverture efficace du tandem d’affichistes Jouineau Bourduge…

Lu, l’objet est étonnant, non par ses qualités littéraires, maigres ; comme dans une narration enfantine, des contingences apparaissent spontanément quand il y a besoin d’aider ou justifier une situation ; mais par deux particularités inattendues : l’histoire pourrait être celle d’un polar contemporain, et le cynisme de l’ensemble… Le cynisme… Et l’objet cynique nous est livré brut, sans distance et sans commentaire d’auteur, qu’il faut connaitre par ailleurs pour deviner la « démonstration par l’exemple » d’une forme particulière de banalité du mal. Pierre Boulle nous colle aux basques d’un ancien « grand photographe de guerre » qui en est réduit à produire du cliché de pin-up à la chaine après une blessure à la jambe pendant la Guerre d’Algérie. D’une violente jeunesse dans des groupuscules d’extrême droite, le grand réduit photographe se coltine un ancien ami complotiste et facho. Sa maitresse du moment fille de gangster l’a approché pour fomenter une vengeance, et le meilleur ami qui lui reste de sa vie de photographe est maintenant chef de la sécurité du président de la République. Ça fait beaucoup. Par cette succession de hasards tirés par les cheveux, il va se retrouver en possession d’informations sur un projet d’attentat sur ce chef d’État très fictif, puisque disruptif, de France et quadra… N’importe quoi !

Oui n’importe quoi, surtout en 1967, mais situation qui permet à Pierre Boulle d’ouvrir le crâne du photographe pour découvrir pourquoi et comment il en vient à s’extraire de l’espèce humaine et se considérer au-dessus de la morale commune. Et donc agir, ou ne pas agir en conséquence, pour son intérêt propre et salement futile. Cette morale supérieure pour être d’exception serait celle d’un « Art » qui pour le photographe justifie tout, même le pire. Pas du tout actuelle comme problématique ! Et cette figure cynique qui laisse le pire advenir est surement la seule chose crédible dans ce roman de gare.

( Repentir :
je poste ce billet rapide si rapidement écrit que j’en ai oublié qu’à l’origine je voulais parler de cette manière dont Pierre Boulle mythifie le « grand photographe » en quasi démiurge. Le photographe voit tout, anticipe tout, prévoit tout, maitrise le cadre et ses environs… Je crois qu’il est bon de se souvenir (j’omets les noms par charité) de ce « grand photographe » qui fait rejouer une scène, car il a raté « l’instant décisif », de cet autre « grand photographe » qui découvre le chat dans le champ seulement au tirage, ou encore de celui là de « grand photographe » dont une photo très ratée passe malgré tout à la postérité (jusqu’en couverture de livres), car il a foiré le réglage à « l’instant décisif ». On est loin du super-vilain de ce petit roman ! Le réel est aussi décevant que les photographes.)


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