Natacha Levet m’a offert le livre qu’elle a co-signé avec Benoît Tadié sur les actrices occultes, traductrices, secrétaires, etc. et les autrices parfois pseudomisées d’une aventure éditoriale mythique : la « Série Noire » période Duhamel. Cette collection Gallimard célébrissime est, par son aura, par ses auteurs célèbres et par son lectorat, un véritable « club de garçon ». Découvrir que ce « club mascu » était largement réalisé, souvent traduit, et parfois écrit par des femmes n’est pas anecdotique. Chercher les femmes derrière un mythe éditorial si genré, c’est aborder l’aventure par son angle mort, et faire œuvre d’historien tout en portant un regard ironique sur un des hauts lieux des préjugés sexistes.
Deux exemples, l’un sur le contenant, l’autre sur le contenu :
— Commençons par la forme puisqu’ici on s’intéresse au paratextuel. Ainsi Duhamel impulse, Prévert trouve le nom « série noire », et ensuite, il faut lui trouver une identité visuelle… Duhamel vient alors de rencontrer celle qui deviendra sa seconde femme. Il s’avère que c’est une excellente graphiste, donc, en toute logique, il demande à Roger Alard de concevoir l’emballage de cette nouvelle collection. Le népotisme de ce genre de milieu (de tous en fait) n’est décidément freiné que par le sexisme. Résultat, le gars Roger Alard pond un truc à petites fleurs vertes sur fond blanc. Peut-être pour évoquer les « pissenlits » par la racine ? Ou autre idée de flore de cimetière dans le genre… Moralité, recalé pour mièvrerie (« trop féminin », aurait-on dit si la situation de genre avait été inverse). Sait-on vraiment si Duhamel a enfin l’idée de solliciter sa compagne ou si elle se propose, mais Germaine Gibard va excéder la demande et marquer la pop-culture française pour des décennies. À partir de sa maquette de faire-part en négatif (mais aussi de négatif de NRF. On est chez Gallimard), le roman noir qui affectionnait le chromo ou la photo noir-et-blanc devient un fond noir encadré d’un liserait blanc barré d’une typo jaune : radicalité, simplicité, efficacité. Le signal va devenir pleinement signifiant. Et ainsi, la copine du chef premièrement négligée devient l’une des graphistes les plus influentes de la seconde partie du XXe siècle.

— Plus classique, la blague sur le sexe ou le genre du texte (jamais compris cette histoire). Duhamel & co semblaient perturbés par ses autrices dont ils ne pouvaient deviner le sexe à la simple lecture. Marty Holland en particulier les troublait : en voilà une qui avait une écriture « peu féminine ». Cette autrice-là semblait pourtant présenter à la ville l’entière panoplie de la « féminité ». Encore une histoire d’apparente contradiction entre contenant et contenu… Quand on perçoit le monde à travers quelques préjugés simplistes, on passe son temps à être perturbé par le réel. Le polar comme domaine est l’un de ces grands lieux ou des femmes ont dû se cacher sous des pseudos non genrés, voire masculins, pour simplement y entrer. Et chez la Série Noire, elles sont restées une extrême minorité. Surtout, elles ont toujours été éditées ponctuellement et n’ont jamais eu le droit à la « série » ; contrairement à certains auteurs qu’on aura pourtant aujourd’hui bien du mal à considérer comme « mémorables ».





Laisser un commentaire