Je sais, je m’étais promis de passer à autre chose, de peur d’être définitivement catalogué, alors même que cette histoire de femme-félin (ici) n’était à l’origine qu’une distraction, une manière de respiration, au milieu de lectures sérieuses et harassantes.
Mais voilà, Sarah Fist’hOle a posté sur facebook une publicité de magazine datant vraisemblablement de 1970, pour le textile « Dacron », et que les sites féministes se refilent, comme un exemple d’acmé du sexisme.
La publicité est le dernier réceptacle de nos digestions culturelles. Ainsi, pas la peine d’y chercher singularité, nouveauté ou originalité, mais plutôt la synthèse édulcorée, mais parfois éclairée, des mythes, récits et images qui traversent nos sociétés. Les publicités sont lisibles, elles sont faites pour ça par des gens éduqués, qui ont même la prétention d’en savoir plus sur nous que nous-mêmes.
Celle-ci joue un drôle de jeu. C’est évidemment une provocation. Le texte est minuscule, et donc, nous somme laissé seul avec l’image (désolé, je n’ai pas trouvé une version plus grande. Le texte est intégralement transcrit ici ou là). Ce texte, par son outrance, surjoue l’ironie de l’image, et donc semble espérer la distance… En effet, il fallait oser prendre l’expression « se faire marcher dessus » au premier degré, et l’utiliser pour dire à un homme, en gros : « bien culotté avec un pantalon en Dacron, vous aurez l’air si sûr de vous, que même si votre femme est une tigresse, elle acceptera de se faire marcher dessus…”. Fallait oser. Donc, les sites féministes s’insurgent, c’est leur rôle, mais peut-on aller un peu plus loin, et tenter de jouer avec l’image, voire de la violenter un peu, pour renvoyer la balle au cynisme publicitaire ?
Car je me sens obligé de commenter une image aussi synthétique, qui en même temps confirme ce que j’avais tenté d’écrire (encore ici…), et d’un même coup apporte une triste conclusion à ce qui est autant une imagerie, la femme-félin, qu’une séquence narrative complète : la confrontation du mâle à la séduction de la bestialité.
Que voit-on sur cette publicité ? Un homme sans tête, dans un pantalon élégant, chemise blanche et cravate impeccable, le poing sur la hanche, l’autre main sur la cuisse, dans la posture stéréotypée du chasseur colonial, c’est-à-dire le pied sur la tête de sa proie abattue. La proie s’avère être une peau de tigre, mais la tête est celle d’une femme très apprêtée.
Le raccourci humoristique est au moins double, puisque la peau de bête signifie l’étape finale de l’abattage du fauve, sans passer par l’exhibition du cadavre, et d’un même coup, associé à la tenue « de ville » de l’homme, ramène l’ensemble dans le cadre du doux foyer de la classe moyenne occidentale. Foyer qui est à peu près l’antithèse de la jungle, comme la tête apprêtée de la femme semble pourtant l’antithèse de la sauvagerie.
Voilà donc des signes contradictoires, entre civilisation et sauvagerie. À part que ce qui est vivant, ce qui a vaincu ici, est la civilisation. La sauvagerie, (le corps de la femme) n’étant plus réduite qu’à sa plus simple expression, la peau tannée, élément décoratif “sur lequel on marche », signe édulcoré de…. mais de quoi exactement ? De la bestialité ?
pas seulement, car cette peau de tigre appartient autant comme accessoire à la panoplie de l’explorateur qu’à un érotisme romanesque de pacotille, et l’on y adjoint mentalement facilement une soirée d’hiver, un feu de cheminée, une bouteille de champagne, et le cérémonial qui mène d’une drague pincée sur le canapé en cuir à une joute chorégraphiée sur la peau de bête… Joute, donc, entre l’homme, costard et civilisation, et la femme… qui, nous le voyons clairement, est la la place de la bête sauvage ! et même plus spécifiquement, du grand prédateur chassé !
L’acte sexuel implicite est donc explicitement assimilé ici à un domptage, nécessitant un corps à corps mortel. L’homme-civilisation a séduit, combattu et enfin vaincu la femme-nature. Le corps sauvage est mort, et la tête de la femme (son cerveau ?) est enfin domestiquée (coiffé). Ce que vient ironiquement souligner le slogan…
Ainsi, ce qu’illustre cette image, c’est le préjugé machiste qui considère la femme comme « proche de l’état de nature », et donc « un simple bout de sauvagerie » au sein même de notre espèce, bout de sauvagerie qui doit être domestiqué par l’homme autoproclamé représentant de la civilisation…
Et lorsqu’une femme, consciente du piège du préjugé, veut retourner l’image à son avantage, ce qui s’est timidement produit aussi bien dans la société que dans l’imaginaire de la fin du XXe siècle, en assumant brusquement dans la réalité le rôle de prédatrice dans lequel l’enferme le pur fantasme (comme chef d’entreprise, par exemple, ou candidate à la présidence…), alors une autre sauvagerie surgit, cachée derrière de trompeurs atours policée, chemise blanche et cravate, pantalon au pli synthétique impeccable, uniforme des fiers colons des intérieurs modernes, une agressivité brute qui refuse de s’assumer comme telle, mais pourtant prête à toutes les violences, et voilà donc comment fini la femme-félin… en tapis…
Et voilà pourquoi le publicitaire contredit, probablement involontairement, son propre discours : L’homme est sans tête, donc sans raison. Il n’est qu’un corps abandonné à ses pulsions à peine caché derrière le masque dérisoire du pli trop net du pantalon, et c’est la femme, qui joue pourtant le rôle de la bête, qui a une tête parfaitement « civile ». On pourrait même, cynisme contre cynisme, pousser la lecture en imaginant que c’est sûrement « sa » femme qui a « repassé impeccablement », donc civilisé, le pli du pantalon du vrai sauvage du couple…
La métaphore coloniale est accomplie.
[ Une petite note sur la queue du tigre, bizarrement redressée… doit-on lui donner un sens, ou y voir seulement un arrangement esthétique, pour qu’une diagonale ne vienne pas trop violemment fermer la composition ? Ou est-ce simplement qu’elle suit le déroulé du fond blanc du studio photographique ? Mais, qu’elle soit fortuite ou volontaire, elle vient narguer, en parallèle exacte, l’entre jambe trop net et trop vide de l’homme, comme une ultime et ironique inversion des attributs…]

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