Note de lecture
Une personne relativement jeune (c’est-à-dire pas comme moi…) qui paye aujourd’hui sa place pour « The Avenger » n’imagine pas, je suppose, que ces héros capables des plus grands exploits auront eu toutes les peines du monde à seulement traverser l’Atlantique… Car il existait chez nous une « bande de supervilains » particulièrement redoutable qui avait le pouvoir de les empêcher de débarquer…
Il y a quelque temps, je feuilletais enfin des bandes dessinées dont je connais l’existence depuis mon enfance. Elles avaient été publiées quelques années seulement avant que je découvre les comics Marvel, et étaient devenues quasi instantanément rares et chères.
Entre 1975 et 1978, environ, je les voyais accrochés en l’air chez les bouquinistes, désirables (j’en ai encore des souvenirs olfactifs), emballées dans du plastique transparent, à des prix prohibitifs…

Ces revues s’appelaient « Fantask » et « Marvel » et avaient été les éphémères tentatives françaises de publication des héros Marvel. Je lisais « Strange », qui avait dépassé les 60 numéros, et je rêvais de compléter ma collection avec ces « chainons manquants »…
Ce que je savais alors :
— Ces revues avaient eu peu de numéros. des héros mythiques comme les « 4 fantastiques » y avaient débuté.
Ce que je ne savais pas :
— Ce que je lisais dans « Strange » était une version édulcorée des bandes US. En effet, les éditions LUG, pour assurer la pérennité de leur ultime tentative de commercialisation des héros américains en France, prenaient soin de gommer tout détail trop violent, trop horrible.
— J’avais déjà lu la plupart des histoires qui avaient été publiées dans ces revues éphémères, car LUG avait entre-temps republié ce matériel en album ou autre… J’aurais donc été déçu… et ruiné !
— Je venais de vivre ma première vraie confrontation à la censure française des publications destinées à la jeunesse… Je désirais lire quelque chose, et « on » me l’interdisait…
— Je ne connaissais pas le nom de mon ennemi : « la commission de surveillance et de contrôle des publications destinées à l’enfance et à l’adolescence », et je n’aurais jamais pu deviner (ni comprendre) le degré de bêtise pure, d’ignorance crasse, de scientisme hasardeux, des membres de cette commission !
Par un mélange de protectionnisme, d’utilitarisme et de moralisme tendant à l’absurde, la « commission de surveillance et de contrôle des publications destinées à l’enfance et à l’adolescence » menait les éditeurs à la faillite et interdisait aux petits Français la lecture d’un certain nombre d’œuvres entrées aujourd’hui au musée et adaptées sur grand écran.
Particulièrement virulente, la commission détestait tout ce qui ressemble de près ou de loin à de la bande dessinée, sans exception (voir le chapitre 8 de « Principes des littératures dessinées » de Harry Morgan, qui, j’espère, se trouve d’occasion), et a littéralement persécuté les héros en collant venant des États-Unis.
Récapitulons…

Si l’Histoire moderne de Marvel commence en 1961, avec la création des « Fantastic Four », la maison d’édition existe depuis 1939 sous le nom de Timely. C’est à cette époque que sont créés quelques super-héros encore célèbres, dont parfois n’a perduré que l’apparence ou les qualités, rarement les deux. Par exemple, Sub-Mariner (Namor prince des mers), la torche (qui était un robot en flamme alors qu’il deviendra un véritable humain membre des 4 fantastiques), Captain América (congelé et ranimé), ou encore Ka-Zar (le Tarzan de Marvel).
Ces héros vont mal supporter la fin de la 2e guerre mondiale, et l’éditeur va péniblement traverser les années 50. C’est seulement en 1961, avec la création des Fantastic Four, de SpiderMan et Hulk que la nouvellement nommée « Marvel » va imposer son style paradoxalement grâce à une vague d’autocensure qui venait juste de balayer la violence et les monstres des comics. C’est bien ce qui va choquer LUG, l’éditeur français, qui n’imaginait pas être censuré pour violence en publiant des bandes qui aux États-Unis, passaient pour « pacifiées », après l’aventure incroyablement réaliste et violente des EC comics, par exemple…
En France, c’est seulement en 1969 que les éditions LUG, jusque-là spécialisées dans les petits formats médiocres (Blek le Roc, Kiwi, Mustang, etc.), tentent d’adapter ces étranges histoires d’un genre nouveau avec ce premier titre « Fantask », tué par la censure au 7e numéro. En fait, on pourrait imaginer une censure « sincère », mais l’enquête de Harry Morgan démontre très bien que la commission n’avait qu’un seul but réel : l’éradication de la bande dessinée, dont aucune, mêmes les plus didactique et pontifiante, ne trouvait grâce à leurs yeux (avec une exécration particulière pour la science fiction).
Ensuite, 2e tentative avec « Strange » qui va perdurer jusqu’en 1998 pour des raisons étranges (pardon !). L’éditeur va s’y adonner à une sévère autocensure, et les héros présentés dans cette publication semblent un peu moins horribles que « La Chose », par exemple. C’est ce journal que j’ai eu la chance de lire…
Chance, oui, car entre-temps, une autre tentative : « Marvel » (avril 1970/avril 1971) va disparaitre pour les mêmes raisons que « Fantask ».

J’ai écrit ce billet pour publier ce document étrange, la page 69 (sic!) de l’ultime « Fantask », ou un éditeur désemparé devant l’arbitraire de la commission, n’a plus d’autre choix que de «tout dire» à ses lecteurs, fusse des enfants.
Bien sûr, on comprend bien que LUG, éditeur mineur, avait compris qu’il se « passait quelque chose » de l’autre côté de l’Atlantique, et que ce « quelque chose » pouvait les faire changer d’échelle. Ceci expliquant surement leur entêtement et enfin, leur réussite. Réussite due surtout à l’évolution de la société française après 1970, chance historique !
Mais que l’éditeur lutte pour éviter un véritable naufrage industriel (payement de droits à Marvel et un lourd travail d’adaptation) n’efface pas l’arbitraire d’une commission totalitaire qui frappait aveuglément, et ceci, malgré les efforts d’autocensure qui frôlait le suicide…
Cet épisode à priori minuscule a pourtant une importance historique propre, puisqu’il rappelle l’entrée problématique en France de récits qui vont profondément marquer la culture mondiale de la fin du XXe siècle et encore de ce début de siècle. Cette petite page jaune s’adressant à des enfants témoigne donc d’une véritable guerre, d’une confrontation particulièrement virulente à la fin des années 60 de deux idéologies antagonistes.
L’éditeur LUG a l’air de sentir que quelque chose se passe, quelque chose qui dépasse largement les frontières de notre pays, quelque chose comme l’avènement d’une culture populaire (industrielle) mondialisé. Ce que marque la phrase « Ce qui est bon pour les enfants du monde entier est interdit à la jeunesse française : pourquoi ? ». LUG a choisi son camp, y trouvant l’occasion de prendre une place nouvelle dans le champ de l’édition française.
En face, l’État français, avec ses fonctionnaires volontaristes, dirigistes et paternalistes, qui n’ont pas le logiciel pour analyser l’événement, ou même pour le percevoir. Et pour qui le malentendu est d’autant plus grand qu’ils ne conçoivent pas la littérature pour enfant comme une distraction, mais comme un outil de formation de la jeunesse, d’une jeunesse qui n’existe pas (ou plus, selon son point de vu). Mentalement prisonnier d’un XIXe siècle perpétuel, ils s’arcboutent pour résister à un Tsunami qu’ils ne comprennent pas, sans nuances, sans réflexion, avec une argumentation pseudo pédagogique déjà désarmée, par pur réflexe. Le malentendu est total et définitif. Nous savons aujourd’hui qui a gagné, même si les cousins des membres de cette commission existent encore dans les couloirs de quelques administrations (ne seraient-ils pas passés chez madame Hadopi ?). Il suffit de lever les yeux vers les affiches de cinéma.
Les censeurs qui jugeaient les monstres de BD « monstrueux » — imaginez ce qu’en penserait un enfant d’aujourd’hui : « Ben oui, c’est monstrueux, un monstre ! », et le regard désolé qu’il lèverait sur le monsieur — sont tous partis à la retraite sans jamais désarmer, et sans jamais accepter l’inexorable avènement de notre monde !
Alors, de là à considérer un enfant comme un consommateur…
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