
C’est un conte cruel, comme un roman de Boris Vian, qui raconte comment des parents angoissés tuent l’imaginaire de leurs enfants à force de vouloir les garder de tout et n’importe quoi. Comment des parents dans un mélange de superstition et d’appréhension espèrent pouvoir préserver leur progéniture des tourments mentaux, accidents naturels de notre vie psychique en formation. Des parents qui ont plus peur des cauchemars de leurs enfants que de ce qui sort de leur propre bouche, chaque jour, quand ils s’adressent à eux. Je voulais leur dire, à ces parents-là, obsédés par la qualité de la nourriture mentale de leur enfant chéri, que oui, j’ai vu des films qui m’ont fait peur, j’ai lu des histoires et j’ai vu des images qui m’ont profondément marqué, troublé, voire violenté. Mais, chaque jour de ma vie, je me bas contre ce que m’a dit ma mère et contre le mutisme de mon père, et non contre ces images qui ont construit ce que je suis, elles.
Mais pourquoi ce billet maintenant ? Une coïncidence, encore, entre André Gunthert, sur facebook, répondant à la sortie miraculeuse de Françoise Laborde qui en une petite phrase a réussi à nier l’intégralité de la culture humaine (à sa « La mort, ce n’est pas esthétique », il répond simplement que pour protéger les enfants de la violence et de la mort, on devrait interdire « le petit chaperon rouge »), et ma lecture du dernier livre de Denis Bourgeois, « Composite ».
À la page 9 de Composite, je lis « Je me souviens d’une édition tchèque des Contes d’Andersen avec des illustrations effrayantes », et stupeur, je sais exactement de quelle édition il parle ! Et pire que ça, cette édition, plusieurs fois dans ma vie, a été un grand sujet de conversation. Quand nous nous sommes rencontrés, avec Céline Guichard, nous avons très vite découvert que nous avions en commun un livre qui avait profondément marqué notre imaginaire. Et plusieurs fois, j’ai croisé des gens, dans mes générations, marquées par ce même livre, édition commune, vendue en supermarché, qui semble avoir eu un impact majeur sur l’imaginaire des enfants qui l’ont feuilleté. Et parfois, au hasard d’un post sur facebook, en commentaire, la confrérie de ceux-là se reconstitue.
Et la question, puisque ces images ont été si importantes pour moi, qu’elles représentent une belle part de mon imaginaire et de ma libido en formation, parce que je me souviens très bien comment certaines de ces illustrations, accompagnant ces contes si cruels, me « faisaient des choses ». Vous savez, oui vous savez, de ces choses qu’on avoue rarement, de ces choses si troubles et insaisissables d’avant la puberté, de celles dont Georges Bataille tirera ses théories, puisqu’Andersen savait déjà tout ça, et que l’illustrateur, là, n’avait qu’enfin respecté l’érotisme trouble qui est déjà dans le texte. Je me souviens comment certaines de ces images, illustrant judicieusement le climax, m’épuisaient de chagrin, à ne pas comprendre le pourquoi de l’inéluctable, sens du tragique, et comment en naissaient de doux et troubles tourments. Des images chargées donc, des images qui se mélangeaient exactement avec mes rêves, avec mes cauchemars, et avec mes fantasmes naissants.
Et, je me disais que ces parents si sages et si peureux, que j’ai si souvent rencontrés depuis, interdiraient ces images. Ils interdiraient les images de Jiří Trnka, cinéaste et illustrateur Tchèque au nom imprononçable pour nous, créateur de féerie morbide.

Ils interdiraient cette image :
ou celle-ci :

Et celle-ci encore :

Parce qu’ils ont peur des cauchemars de leur enfant. Et de l’inavouable…
Eva va bientôt avoir 24 ans. Je me souviens comment j’avais été surpris de la voir rire aux éclats devant Jurassic Park, alors qu’elle avait eu, à la même période, des mois de cauchemars provoqués par le visionnage d’E.T. Et ce simple exemple prouve l’impossibilité de la censure, tant parentale que d’état, tout autant que l’importance absolue de la réception dans l’appréhension des œuvres. La censure présuppose la réception, selon des principes illusoires, autoritaires et systématiques. Mais les parents protecteurs se trompent, comme le CSA, et se tromperons toujours, et ne réussirons jamais à protéger les enfants des cauchemars. Comment aurais-je pu imaginer que E.T. allait tant traumatiser Eva ? De la même manière, elle n’avait pas peur d’X-Files, mais seulement du générique. Juste le générique, en particulier à cause de la musique, disait-elle.
Je connais un ami qui n’acceptait pour ses enfants que les productions Disney pour lui gage de qualité, comme certains, longtemps, leur ont interdit les mêmes pour cause d’impérialisme. Mais Disney est traumatique, il peut l’être, comme tout ! Et la qualité des œuvres n’a rien à voir avec leur réception. Combien sommes-nous à avoir été déçus de revoir une chose de notre enfance et de découvrir sa grande médiocrité, voire sa nullité formelle ? Et alors ? Est-ce que ça efface l’importance qu’une chose a pu avoir pour nous ? Non. Ce qu’une œuvre de l’esprit (ou d’absence d’esprit), fait sur un cerveau en formation est un mystère, et d’une absolue singularité. Et c’est pas mal comme ça, puisque ça s’oppose à toute tentation totalitaire
Parents, vous ne déciderez pas ce qui va nourrir votre enfant. Ce n’est pas vous qui déciderez ce qu’il gardera ou oubliera. Je me souviens de ce déjà vieux monsieur qui attendait sa petite dernière, à la sortie de la classe de musique, et qui nous expliquait qu’aucun de ces nombreux enfants n’était devenu musicien, alors même qu’ils les avaient tous forcés à se consacrer à un instrument. Et il citait même l’un d’eux, qui enfin émancipé, lui avait ramené sa guitare et l’avait violemment cassé devant lui, pour clore enfin le cycle du cauchemar réel que cet homme avait construit par son obsession. Non, vous ne déciderez pas.
Vous allez traumatiser vos enfants, par les bêtises que vous leur répétez chaque jour, par ces règles aussi autoritaires qu’idiotes que vous leur imposez, et en faire parfois vos ennemis pour longtemps, en espérant ensuite une lointaine réconciliation. Alors, laissez-les donc découvrir ce qu’ils ont a découvrir, se nourrir de ce qui leur va, et avoir peur de ce qui leur fait peur, à la manière inoffensive des rêves.
Mais je vais vous dire ce que je pense : aujourd’hui, les enfants ont de la chance. Leurs parents font la police dans leur chambre, dans leur maison et à l’École, pour en éradiquer toute trace de saleté, d’ambiguïté, de vulgarité, de monstruosité, de violence. Mais, et ça, malgré tous les contrôles parentaux, Internet leur montre des horreurs. Des horreurs bien pires que toutes celles que j’ai pu voir enfant, et c’est tant mieux ! Ces enfants-là sont sauvés !
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