Grande vague

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Les lectures contraintes ont parfois du bon. Choc esthétique :

Les vagues de Virginia Woolf

Un texte qui défie les genres (et les genres), qui surfe sur plusieurs flux de conscience d’un petit groupe d’adolescents qui vont entrer lentement dans une majorité sociale, flux qui se fondent, sans transition, sans distinction claire, tourbillonnants en une seule et unique conscience à l’identité encore indécise.

Voilà une vague trop discrète pourtant d’une idole très actuelle. Une vague trop discrète, oui, alors qu’elle mériterait la gloire. Très loin de la superficialité diserte d’un Proust, Virginia Woolf reconstruit en flux les plus intimes perceptions d’un groupe d’ados. Lecture impudique, sous la surface, dans la vague des sensations, derrière les visages, derrière les peaux, dans le remous des consciences, dans le tourment de la construction du sens esthétique. Les vagues est un roman de formation à la forme inédite où chaque mot écorche le cœur de la mélancolie.

C’est aussi un texte sur l’écriture, sur la formation à l’écriture par l’observation minutieuse de l’interne comme de l’externe. C’est aussi un texte qui retisse l’histoire des sensibilités naissantes, pour l’émouvant, et de la cohésion de caste, un lien plus fort que la classe, pour l’inquiétant. Oui, il y a aussi ça, dans ce texte, et ce témoignage sans recul est précieux par sa précision même. Derrière la reconstruction si minutieuse du changement des esprits à l’adolescence, il y a celle de ce sentiment de lien imprescriptible entre des individus qui pourtant, parfois, ne se reverront plus, mais dont les noms finiront tous prestigieux par être inscrits (figés) dans la pierre ancestrale du prestigieux collège. Et ce lien se tisse par le sentiment que la perception esthétique des choses n’appartient qu’à eux, et que la (vraie) culture n’appartient qu’à eux, et enfin par le mépris (c’est inscrit) pour le reste de la population, perçue comme des animaux sociaux aux gestes adaptés, automatiques, et comme chez Proust, lorsqu’on est confronté à la saleté, on sait que quelqu’un, toute sa vie durant, sera là pour nettoyer (c’est inscrit). Il faut être débarrassé de la saleté pour s’adonner à l’esthétique.

Mais il faut accepter comment ce texte peut être historiquement important, démontrant comment une forme d’avant-garde se nourri d’archaïsmes esthétiques, par exemple, et comment il peut être immense par sa capacité d’empathie inouïe, et surtout immense par l’expression d’une sensibilité si vive qu’elle en sera mortelle. Ce texte est fascinant et douloureux, s’embourbant dans un isolement métaphysique arbitraire alors même qu’il montre une tentative [limitée] de briser la solitude ontologique de l’être.

Je n’entre pas dans le cadre social de l’effort empathique/esthétique de Virginia Woolf. Personne n’y entre puisque ce cadre en est bouclé de naissance. Mais l’honnêteté de l’effort démontre une paradoxale universalité des souffrances les plus intimes, et le texte même est un effort immense dont aucun autre écrivain n’était capable.

Lu dans la traduction de Yourcenar, et je n’ai pas eu le loisir de comparer. Mais pas simple de passer derrière Yourcenar, qui elle aussi était capable de reconstruire ce qui n’a laissé aucune trace. Le graphisme de ma vieille édition est signé de l’américain Robert Korn. La photo : édition Club Français du Livre sur mon parapluie.


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