La langue de feu de Malaquais

Ça n’arrive jamais. Ou presque. Ou il y a si longtemps. Je commence à lire et je m’arrête. Je m’arrête et je relève la tête et me dis « putain, c’est bon ». Et plus loin, encore, m’arrête au milieu d’une phrase, avant même sa fin, et « merde, mais c’est terrible ! C’est bon, qu’est-ce que c’est bon ! »… et très vite, un peu plus loin « mais comment il fait ? ». (C’est vrai, comment on fait pour écrire ça ?).

Et pourtant, dernièrement, j’ai traversé des écritures épatantes, hautes, complexes, des écritures belles, des écritures inécrivables. Mais je n’avais jamais lu Les Javanais (1939) de Jean Malaquais, Malaquis de son vrai nom de juif polonais arrivé en France sans papier à la fin des années 20 pour travailler dans une mine du sud. Ça existait encore.

Et plus loin encore, le respect pour ce javanais-là, pour cette langue savante ou grotesque, complexe ou rocailleuse, et même une certaine petite douleur, à ne pas tout comprendre, à se perdre dans l’écriture, dans la musique, à perdre pied, mais entraîné par la main par les personnages…

Et plus loin encore, comprendre, pas tout, mais comprendre, accepter comment les conteurs, de l’art premier et dernier, sont infiniment supérieurs aux stylistes, et comment un conteur styliste est au-dessus, simplement.

À la fin, il y a toutes ces choses dont ça ne parle pas vraiment : de la mine, d’exploitation, de loi xénophobe et de délocalisation. Pourtant, le fond c’est ça, mais loin derrière l’écriture merveilleuse, derrière les personnages incroyables, derrière les situations cocasses, derrière l’humour continuel, derrière l’humanité… Mais oui, tout est derrière l’écriture encore meilleure quand ça se perd logorrhée, qu’on sait plus qui quoi parle, que ça rend ce que ça doit rendre, miraculeusement.

M’étonne que certains ont crié au génie quand un migrant nouveau dans la langue (comme Istrati) écrit mieux que les locaux fils de famille élevés pour ça, de ceux, à l’instant, qui se partageaient l’Histoire, l’un Staline, l’autre Hitler. Les françouzes se sont salis salement.

L’apatride, lui, restera droit, leur donne des leçons, et d’écriture, et surtout d’humanité.

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