La vengeance de Marie N’Diaye

Publié le 17 février 2021

Dans la nuit, dans les réminiscences de ma lecture du dernier roman de Marie N’Diaye, j’égrenais ces noms : Julia Deck, Marie Nimier, Yōko Tawada, Nathalie Quintane, Ryoko Sekiguchi, et Marie N’Diaye. Dans la nuit, pourquoi ? dans un état de conscience juste suffisant pour me souvenir d’avoir, sans raison, évoqué les dernières écrivaines lues ces dernières années, je me suis réveillé avec juste ça, cette petite liste, et le souvenir de ma surprise d’égrener ces noms, dans la nuit, et de considérer celle-ci et celles-là comme « une génération », me rendant compte au réveil que c’était peut-être abusif, que je n’étais pas retourné à leurs bios, à leurs naissances, que je n’y passerais sûrement pas par fainéantise où oubli, et que peut-être non, mais que c’était sans importance après tout. Mais dans la nuit je percevais ça ainsi. Je me rassurais en formulant, bah, des contemporaines, au moins. Juste ça de commun. 

Alors, la vengeance m’appartient ? Cruel, un sarcasme aussi rugueux que jubilatoire. Tout ça n’est pas sérieux, sinon l’écriture, et pourtant il y a là dedans une vérité du fonctionnement chaotique de nos psychés, de la manière tronquée, hachée, hasardeuse dont notre interne invente et formule notre externe. Le roman n’est pas un regard, ce qu’il est traditionnellement par un simple choix de focale comme esthétique, mais une pelote d’états mentaux, d’avant le langage, d’avant la formulation, et les personnages mêmes ne savent jamais s’ils ont parlé, audible, ou s’ils ont pensé, ou senti, ou cru se souvenir. C’est un roman simple qui se situe au cœur du trouble de la perception, trahi par la mémoire, manipulé par la psychologie. En creux, toute raison, et toute justice raisonnable y semble idéologique, hygiénisme, désir malsain de simplification, de propreté, de lumière, puisque la vérité de notre petite humanité n’est qu’ombre, approximation, involontaire duplicité, et absolue inconséquence. 

Le sujet n’est même pas « comment juger ça ? ». Non, le fait divers est accessoire, il est diversion du trouble central du personnage central, de cette avocate dont on ne connaîtra que l’initiale du prénom, toujours nommée par la fonction, si perturbée qu’elle n’est pas loin de se fabriquer des souvenirs induits, d’organiser son trouble commun, ou pas, autour d’un trauma imaginaire. 

Il m’en reste quoi ? Une admiration renforcée pour Marie N’Diaye, pour son écriture et pour ce courage de ne pas s’offrir à la satisfaction facile. Et j’ai bien raison de revenir à ma liste, à des livres dans leurs différences, grand écart parfois, avec toujours autant de surprise et de plaisir.  

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