Lecture confinée : La Renarde de Mary Webb

Publié le 28 décembre 2020

Lorsque j’ai trouvé cette édition là de ce livre-ci, La Renarde, en main il m’est venu une réminiscence, mais si vague qu’elle me provoqua de ces petites souffrances comme lorsqu’on n’arrive pas à se souvenir de quelque chose de trop lointain. Je n’arrivais pas à me débarrasser de l’impression trouble que j’avais déjà vu ce livre, ou des semblables, proches, en collection, sur une vieille étagère au dessus d’un lit, d’un petit appartement mansardé d’une grosse maison savoyarde. Ou ailleurs. Mais loin de chez moi, certainement, enfin lié à un voyage, un déplacement, des vacances… Persistant, ce sentiment de fond de gorge, je le sens, me fabrique un souvenir neuf, factice, d’avoir un jour dormi dans une chambre exotique au décor suranné, papier peint délavé, sous une rangé de ces livres-là. Peut-être…

Mais si l’objet me trouble, je n’ai aucun souvenir de lecture, ni d’ailleurs d’avoir déjà entendu parler de l’autrice, Mary Webb.  C’est comme ça. La vie, les choses, les lectures, les noms et les histoires. Pourtant, excusez du peu, cette Renarde, roman de celle-ci de Mary Webb, a été adaptée au cinéma par LE Michael Powell qui nous a laissé quelques merveilles. Et malgré son titre intriguant, qui irrésistiblement m’évoque les strips géniaux de Sébastien Chrisostome et Marine Blandin, je n’avais pas vraiment l’intention de le lire. Ce livre vert étoilé, c’était pour offrir. Sauf que voilà, concomitamment je me suis scratché sur une rentrée littéraire relativement sordide, prétentieuse, narcissique et même infantile (pour ce que j’ai tenté d’en lire), et sur ce, reconfinement ! Re-scratch ! Alors, je finis par ouvrir La Renarde sur sa jolie typographie des « clubs », charme, et à la suite découvre des grandes pages pleines d’une casse un peu trop petite pour mon âge, 10 points ? Et malgré l’inconfort visuel, un texte qui m’entraîne, me charme dès les premières phrases. Et je découvre une écriture délicieuse, poétique sans être poéseuse,  mais nerveuse et drôle. Ajoutons à ça un animisme évident qui la rend étonnement moderne, un sens de la description qui brosse des portraits secondaires saisissants et même souvent hilarants, des réminiscences du gothique anglais qui installe une ambiance sourde, sombre, profonde comme les combes humides d’une forêt anglaise, et qu’ajouter ? Rien. Mary Webb, une autrice superbe dont je n’avais jamais entendu parler, tout simplement, et dont les livres pourtant ont connu deux périodes de gloire : dans les années 30 après la mort de l’autrice, et dans les années 50, par les clubs du livre à la mode d’alors. Aujourd’hui, je la trouve sur le Web taxé de romantique tardive ou même de littérature pour jeune fille, cette manière habituelle de démonétiser,  et son dernier livre, Sarn, a été édité en Cahiers Rouges chez Grasset mais avec une présentation à la limite du sarcasme « ce roman paru en 1924, plein d’incendies et de poisons, fait triompher l’ordre, et l’amour sur l’égoïsme. » qui clairement, réduit la chose à du vulgaire patronage. Je n’ai pas lu Sarn, que je me suis empressé de commander d’occasion dans une édition tout aussi désuète. Mais La Renarde n’a rien du roman de patronage. Pourtant, si l’on m’avait vendu La Renarde par son sujet, jamais je n’aurais lu ce livre, et je dois quand même avouer me désintéresser du destin amoureux et social de l’héroïne. Non, je le lis avec délectation pour tout le reste, l’écrivain, déjà, conteuse d’une intelligence prodigieuse, cette nature qu’elle aime jusqu’à la diviniser, et les personnages secondaires extraordinaires, avec une préférence pour la mère du Pasteur amoureux, matrice supérieure de toutes les vieilles bourgeoises de province buveuse de thé des cosy mystery. Mais on est ici très très loin de la sécheresse littéraire d’Agatha Christie. À chaque fois que je me désintéresse du récit, je suis repris par un trait d’esprit, par une drôlerie jubilatoire, toujours épaté, toujours amusé… Combien de romans de petits mâles fantasmeurs ou vengeurs ais-je dû me fader, dans toute une vie de lecteur, avant de lire cette phrase d’une évidence absolue :

— Elle fera bien l’affaire, se dit-il, sans songer le moins du monde à se demander s’il ferait l’affaire, lui.

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