Lectures croisées

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« On ne peut pas en vouloir à son époque sans en être aussitôt puni »

je m’énervais en vain contre les éternels réacs, qui brusquement se réveillent pour sauver la civilisation dès que le bon peuple se distrait, mais jamais, bien sûr, quand les vagues de barbaries qui secouent le monde risquent de nous engloutir. La violence est toujours l’apanage d’un pouvoir, et le pouvoir, même dans ses expressions les plus barbares, n’est jamais l’indice d’une décadence, pour le réactionnaire moyen. Par contre, l’oisiveté, la légèreté, l’amusement, la distraction des autres…

Je m’énervais quand Robert Musil très subtilement, décrit les mécanismes. Sa théorie est celle d’une déficience individuelle qu’on externalise, en la projettant sur la société, voire sur la civilisation, pour se déculpabiliser de ses propres échecs. Pourquoi pas ?

Et autre chose, pour ne plus parler des fâcheux éternels, éternellement renouvelés, éternellement persistants dans l’expression commune de leur réaction, je pensais comme il était étrange d’interrompre ma lecture de « L’homme sans qualité » pour bâcler « Les innocents » de Carco… Pourtant, même époque. Mais grand écart sociologique…

Les innocents ? J’ai ri à la fin, de bonne foi, et c’est anormal. Pourtant, c’est un livre subtile et fermé, qui oblige à sentir et à deviner dans le mutisme des personnages et dans leur incapacité à exprimer, là où, chez Musil, autant le narrateur que les personnages s’épanchent en langues complexes et raffinées. Ils se disent jusqu’à la plus petite subtilité pendant que les pauvres personnages de Carco sans éducation sont condamnés à l’éructation perplexe (et au suicide final).

Eh oui, la fin tragique du Carco m’a fait rire, par son outrance démodée, par l’usure du motif. Et ma lecture, avant, ne tenait qu’au charme désuet d’une imagerie que le cinéma, encore lui, a usé jusqu’à la corde.

Musil l’observateur bavard gagne largement devant les cartes postales de Carco aux couleurs fanées. Ce qui est injuste, peut-être…

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