L’essai à l’état gazeux

Cet article est référencé dans : art, critique, essai, Peinture
Sur « l’Art à l’état gazeux » d’Yves Michaud, Hachette Littérature.

À la manière de l’auteur, je me suis tenu à une discipline de fer : ne citer personne, rester dans le plus grand vague, celui de l’opinion gazeuse.

Souvent, les commentateurs de l’Art contemporain sont durs avec lui, et ne se trompent guère sur la description qu’ils en font. Leur erreur à peu près générale concerne plutôt l’art du passé, qu’ils fantasment et imaginent d’après un ensemble de poncifs dont on n’arrive pas à les décrotter. Ainsi, le livre d’Yves Michaud « l’Art à l’état gazeux » est exactement le genre de livre que j’attendais depuis longtemps sur l’Art de la fin du XXe siècle : la tentative d’une histoire sous l’angle ethnographique, qui dessine un paysage historique pour ce temps proche, mais traité « comme un autre temps parmi les autres temps », contrairement à ce que je lisais si souvent, dans d’autres textes qui semblaient imaginer ce temps trop proche pour faire histoire.

Malheureusement, ce livre a failli, déjà dans sa thèse propre, fantaisiste dans sa tentative de désigner d’une formule vaseuse (voire gazeuse) une condition globale d’un Art post-auratique. L’état gazeux, c’est joli comme titre, mais n’a pas grand validité, justement parce que, comme chez les autres, un « art passé » qui sert à la comparaison, puisque c’en est une de comparaison, n’a aucune consistance. Yves Michaud qualifie notre époque comme plus esthétique que les autres… Quelle étrange affirmation ! Notre époque serait victime d’une esthétisation généralisée…

Il me semble comprendre, non véritablement cet étrange énoncé, d’une époque « esthétique », mais ce que désigne cette formule comme facilité de pensée, comme chaque fois qu’on tente de comparer une époque à une autre… L’époque étant une catégorie pratique, peut-être, mais sans contour précis.

Donc, qu’est-ce que peut bien vouloir dire esthétisation de l’époque ? Peut-être considère-t-il qu’il y a une « préoccupation esthétique » particulière, aujourd’hui, qui n’aurait pas été avant ? Il me semble pourtant que la préoccupation de la « forme » de la « construction symbolique » qu’est cette représentation qu’une époque à d’elle-même est une constante des cultures humaines. Ce serait le triomphe de la forme sur… sur quoi ?

Mais cette absence de définition de la formule pose un problème très courant en histoire de l’art. J’aurais aimé ici, peut-être, une touche de marxisme pour préciser le contexte social du propos… parce qu’on ne peut pas parler de l’esthétisme d’une époque, comme cause de la disparition d’une qualité de l’art, sans parler de classe sociale, car, de QUI parle-t-on ? Notre époque n’est pas vouée à l’esthétisme pour tout le monde, loin de là, et même mieux, elle ne l’est, pas plus que les autres, et pour les mêmes qu’avant.

Et chaque fois, si Yves Michaud décrit assez correctement l’art contemporain, il chute en tentant de le caractériser en comparaison du passé. Ainsi, page 36 :

« Ce qui me mène tout droit à un autre trait de la situation [de l’art contemporain] : il faut des « modes d’emploi » pour percevoir quand et où il y a art ; il faut en quelque sorte des panneaux indiquant : « attention art ». »

Ceci semble être parfaitement observé et vérifiable par n’importe qui. Le problème, c’est qu’il sous-entend que l’art d’avant celui-ci était ainsi directement perceptible et lisible dans sa nature comme dans sa projection. Ce qui montre au minimum une méconnaissance de l’histoire de l’art. Cette façon de penser l’art est d’ailleurs parfaitement datée, puisqu’elle nous a été léguée par Dubuffet et l’ensemble de l’art brut, relayant le romantisme du XIXe siècle, ce qui nous vaut maintenant de subir des armadas de pseudo-profs d’art tout aussi pseudo-mystiques qui s’imaginent que n’importe qui accède directement à « n’importe quoi-art », par tous les pores de sa peau, et surtout de ses chakras grands ouverts !

Non, seuls les bourgeois ayant eu une éducation classique solide avaient accès à l’art au XIXe siècle, par exemple, accès au sens physique comme au sens culturel. Sinon, le quidam de l’époque restait devant n’importe quelle croûte, « comme deux ronds de flan » ! Ce n’importe quel quidam, qui ne distinguait pas la différence entre une gravure et une peinture, et parfois même entre un dessin et la réalité… De la même manière que j’ai pu souvent constater que nombre de mes contemporains ne distinguaient pas une illustration d’une photographie… Évidemment, si l’on ne s’est pas trouvé dans cette situation, on peut imaginer que « n’importe qui » perçoit tout « comme soi », ou au contraire, ne perçoit rien là ou justement, il y a du sens.

Ainsi, encore, le fait qu’universellement on considère des couleurs abstraites sur une toile comme de l’art est un acquit absolument culturel,produit d’une très lente évolution, et il existe encore de nombreuses personnes sur cette terre qui préféreraient se faire battre que reconnaître une abstraction, même sur une toile tendue sur un châssis bien classique, pour de l’art. Donc, de qui parle-t-on ? Non pas pour l’art contemporain, encore une fois, ou là, il précise son sujet, mais pour ce qui lui sert de contre modèle, qu’il laisse dans un joli flou artistique.

Cette spécificité de l’art contemporain demandant médiation est historiquement fausse. Rien n’est plus inabordable sans explication que la « grande peinture classique », par exemple.

En fait, doucement, on peut malgré tout s’approcher d’Yves Michaud et reconnaître que la gêne n’est pas tant dans le besoin de médiation, mais dans le fait que le bourgeois d’aujourd’hui peut bien posséder la toujours « culture classique médiatrice » sans être plus avancé que le prolétaire supposé inculte… Et c’est ce qui n’est définitivement pas pardonné à cet art-là. Mais l’Art contemporain est-il responsable si cette « culture partagée » de la bourgeoisie est toujours la même qu’au milieu du XIXe ? que contrairement à l’ensemble du monde, ce corpus symbolique là n’a pas bougé d’un pouce ? L’art contemporain est à sa place, chez lui, dans son époque, et l’époque changeante, ses formes et gestes vieillis mourront doucement de leur belle mort comme pour tous les arts. Non, ceux qui ne sont pas à leur place, c’est tous ceux qui y trouvent à redire, de l’expression de cette époque, pas plus esthétique qu’une autre, répondant bêtement à toujours les mêmes désirs sociaux qui sont aujourd’hui des poncifs : décoration bourgeoise, objet de distinction, culture de distinction, désir de distinction… et rien d’autre, définitivement semble-t-il, contrairement aux immenses attentes, et romantiques, et avant-gardistes, qui en ont espéré en vain des merveilles d’expressions du sujet transfigurant la trame étouffante du réel !

Yves Michaud nous avait prévenu, que l’ethnologue soit un falsificateur, un menteur volontaire ou non, qui ne se débarrasse pas de son « point de vu ». Mais de là à repartir pour décrire le paysage de cet art contemporain des points de vue touristiques les plus mal fréquentés ?

Ainsi, plutôt que de citer Tom Wolfe, en ajoutant « qu’une bonne peinture moderne devait désormais être accompagnée d’une théorie esthétique convaincante », il aurait été plus malin de remarquer le déplacement du bout de « culture partagée » nécessaire à la lecture de l’œuvre d’une école secondaire réservée à une caste délivrant un corpus classique arbitraire à un simple bout de papier accroché aux abords de l’œuvre… La légitimité se déplaçant elle-même des professeurs de ces lycées bourgeois, à quelques autorités-critiques spécialisées tout aussi arbitraires. Le dispositif évolue… mais la nature du dispositif change-t-elle tant que ça ?

Soi-disant, les œuvres « d’avant » étaient toutes faites pour être des supports à méditation, pour l’observation attentive et lente… Pourtant, nombre d’œuvres anciennes étaient faites pour être mises en scène, dévoilées un instant le temps du glissement d’un rideau ! Retour ligne automatique
Mais de quelles œuvres parle-t-on alors ? La majorité des peintures, puisqu’on sent bien qu’elles sont là, derrière, les grandes toiles, était réalisées pour la distraction (ha le sale mot !) et n’avait pas d’autre usage pour le commun que ce à quoi sert la TV aujourd’hui (HAAAAA pire encore… la… la… HAAA). Oui, la TV… C’est à dire subissant un regard de bovin lent, en effet, et méditatif… Sans parler de la communication (assez de gros mots !), la propagande, l’enseignement, la manipulation en gros… En fait, la peinture a servi à tous les usages attribués aux images aujourd’hui, tous. Que ces images bougent ou pas… Et il suffit pour redevenir sérieux, de mettre en parallèle l’histoire de la peinture occidentale avec l’histoire laborieuse de la photographie. Cette dernière a servi dès son invention a garder la mémoire des visages des (futurs)morts, c’est à dire l’exacte et même usage que la peinture primitive… puisqu’on considère parfois les portraits des Fayums comme matrice de celle-ci. Ainsi, le fait qu’un art commence par servir à fixer la mémoire semble un « fait anthropologique », qui se retrouve partout. De la même manière les travaux ethnologiques anciens imaginaient les fétiches africains en une pléiade de dieux hirsutes tous plus diaboliques les uns que les autres, alors que ce sont des « supports de la mémoire des morts », rien de moins, rien de plus que la peinture, ou la photographie primitive. Et de même, les artistes du XXe siècle et jusqu’à aujourd’hui vont largement jouer de cette matrice anthropologique et rejouer quasi systématiquement cette scène primitive. Voilà comment l’art contemporain s’inscrit dans une longue, longue continuité, et non dans une transgression ontologique.

En conclusion, bien sûr, un dévoilement, et l’affichage du contresens :

« le triomphe de l’esthétique défait l’art de ses caractéristiques anciennes et vénérées : intellectuelles, religieuses, politiques, formelles, symboliques, historiques »

Voilà donc le triomphe de l’esthétisme ! Le triomphe de la forme ! Un triomphe de la forme qui s’opposerait à un autre triomphe, donc, passé. Le vieil antagonisme entre forme et fond… Qui aurait attendu ça ? Une critique du manque de fond d’un art qu’on considère généralement « sans forme » !Retour ligne automatique
Mais admettons, alors quand l’art a-t-il eu ses caractéristiques anciennes et vénérées ? De cette époque merveilleuse où les commanditaires avaient une telle vénération pour l’intégrité de l’œuvre qu’ils découpaient le petit morceau préféré de leur tableau, le plus décoratif, pour n’exposer que celui-ci et jeter le reste ? Hein ? Cette époque-là ? Cette époque fantasmé de « la grande peinture » ! C’est ça, hein ? De l’époque ou le peintre n’était qu’un larbin de plus, de cette merveilleuse époque qui considérait nos vieux chefs d’œuvre selon le coût de production : peinture, bois, toile… et d’ailleurs, le gros du budget, c’était la toile, produit de luxe… d’une de ces époques rêvées qui repeignaient maladroitement sur les chefs-d’œuvre des siècles passés, ou les brûlaient sans une larme, les laissaient sous la pluie avant des les jeter quand elles n’étaient plus décoratives, de toutes ces époques « anciennes » qui rasaient par le menu tout ce qui était démodé, qui ne voyait qu’un motif décoratif insignifiant là ou nous mouillons notre culotte, qui faisait travailler les plus grands artistes du temps pour un spectacle d’une soirée et ensuite tout jeter ? De quoi donc parlent celui-ci, et celui-là, et l’autre, et tous les pleureurs éternels sur l’avant merveilleux, cet avant qui fait durcir leur sexe quand ils y pensent ? Mais la seule époque qui vénère véritablement l’art pour des raisons « intellectuelles, religieuses, politiques, formelles, symboliques, historiques », c’est la nôtre ! Lorsqu’on représente la divinité, c’est la divinité qui est vénérée, et chargée des caractéristiques citées, et non la peinture ou la sculpture. C’est notre époque qui a délogé la divinité pour investir l’œuvre de ses nouvelles qualités. C’est aujourd’hui que l’on tente de penser le monde en regardant un « truc » installé dans une salle blanche, c’est aujourd’hui qu’on se recueille religieusement dans les temples de l’art, c’est aujourd’hui que l’art veut être acte politique, ou qu’il tente de l’être, quand il n’est pas instrumentalisé comme avant, c’est aujourd’hui qu’il est une explosion de recherche formelle, esthétique, expressive, de sens, car c’est aujourd’hui qu’on l’intègre dans le langage, dans ce grand massif symbolique qui nous enserre, et c’est aujourd’hui qu’on écrit son histoire, ancienne, et qu’on tente même d’en écrire l’histoire en temps réel…

Ainsi, si les époques avant la notre ont patiemment construit notre conception de l’art, lentement, comme un accouchement douloureux, elles l’ont fait contre leur grès, grâce à quelques individus à peu près universellement en rupture avec leur contemporain, des artistes et écrivains, et quand on parle d’époque, elles sont faites bien plus des imbéciles clients de Rembrandt que du pauvre Rembrandt lui-même. Confondre Rembrandts avec son époque, c’est simplement se tromper. Il y a des imposteurs, dans le joyeux monde de l’art contemporain, mais il y a des œuvres valides, fortes, solides, et malgré l’apparente « bizarrerie » des gestes, installation, performance, récupération, projection, etc. (qui au passage pour moi désigne l’art du milieu/fin du siècle dernier), ne dérogent pas tant que ça des soi-disant critères « vénérés » des arts anciens. Combien d’œuvres fortes, de richesse sémantique, de conséquence sur notre manière de voir, de penser !

En fait, chaque fois, il semble qu’on se moque de l’art contemporain d’un étrange lieu de bienséance de l’art, d’une sorte de poste-étalon de ce que doit être l’art, en absolu, qui me parait tout aussi absolument fantasmé. J’ai toujours la désagréable sensation, à lire ce genre de livre, qu’il existe pour beaucoup une sorte d’acmé de la civilisation humaine, quelque part dans un recoin de leur cerveau, qui leur sert à étalonner l’ensemble de leur considération sur l’époque. La première des choses à faire, lorsqu’on a ce genre d’infirmité, c’est de documenter son étalon. Ici, la volonté de description était louable, et la tentative de déshabillage aussi, mais elle n’était possible qu’en déshabillant l’étalon (sic !), l’autre conception de l’art qui se dessine comme modèle, ce socle sur lequel s’arc-boute l’auteur en totale confiance parce qu’il l’imagine de marbre alors qu’il n’est qu’un décor de carton-pâte. C’est là que le livre bascule en arrière, dans le vide… Dommage !

Aller, Yves, on a compris ce que tu voulais dire, sous couvert d’objectivité, l’air de ne pas en être… L’art contemporain/état gazeux… Une fumée quoi, un art fumiste, c’est ça, hein ? C’est ce qu’ils disent tous !

Laisser un commentaire

%d blogueurs aiment cette page :