Lire Crash de Ballard aujourd’hui

 

Crash !

Voilà, j’ai enfin lu ce livre que je m’étais promis de lire alors que j’étais abonné au journal Metal Hurlant. C’était il y a, donc, un tout petit peu longtemps. C’était quelque part dans les années 80 du siècle précédent… Hé oui, entre cette époque lointaine et maintenant, je n’ai jamais eu ni la disponibilité ni l’occasion de le lire. Pourquoi ?  C’est comme ça, que voulez-vous ! Et voilà qui prouve au passage que j’ai de la suite dans les idées et aussi une assez longue liste de lectures en souffrance…

Mais cette lecture si tardive — puisque même Liz Taylor est morte — me permet de confronter cet objet si neuf pour moi à l’aura qu’il s’est constitué en 45 ans de méandre culturels. Son « aura », cette masse informe des réceptions, interprétations, appropriations et autres abus plus ou moins fainéants et mimétiques qui constitue « la lecture de l’œuvre » et son exploitation collective, ce nuage informationnel qui recouvre l’œuvre réelle d’une couche de recommandations sur ce qu’il faut en lire, sur ce qu’il faut en tirer, sur ce qu’il faut en penser, et surtout sur quelle place occupe celle-ci au panthéon de notre époque.

Et en général, plus elle est importante, cette place, et plus cette « aura culturel » est une chose qu’il faut mettre en crise pour espérer avoir une lecture directe d’une œuvre.

Et c’est là que vous êtes bizarres, vous, « la réception » ! (Je ne m’en exclus pas totalement, mais je suis moins bizarre que vous. Oui, c’est moi qui le dis). Quand un auteur me raconte une histoire, ça me plaît ou pas, mais je ne vais pas me raconter autre chose…

(il y a deux grands mouvements, dans l’appréhension d’une œuvre : ramener la chose à soi, décortiquer et exploiter les seuls morceaux [encore] valables, et donc trahir. Ou timidement tenter d’aller vers l’auteur. Mais cette 2e solution est rare et de plus en plus difficile avec le temps qui décontextualise l’œuvre. Aller vers l’auteur demande un effort culturel infiniment supérieur qui ressemble beaucoup à une immense enquête policière. Et surtout, demande de n’idolâtrer ni l’auteur, ni l’œuvre. Il faut s’attendre à laisser cet auteur là où il est (dans ce cas, un mort déjà lointain) pour ce qu’il était (quelqu’un qu’on ne peut sans violence détacher de son époque, et qu’on aurait peut-être eu du mal à fréquenter. Eco a démontré comment chaque jour qui nous éloigne d’un texte nous en fait perdre la richesse sémantique…).

L’aura culturelle empêche de lire. Elle empêche de dire clairement (chez madame la critique) le positionnement politique de Clint Eastwood et de la plupart des films US, elle empêche de lire Thoreau et Kerouac pour ce qu’ils sont vraiment. Elle empêche, c’est-à-dire qu’elle ne manipule pas seulement la réputation, mais aussi la lecture de l’œuvre, en biaisant l’interprétation, en grossissant certains traits, souvent stylistiques, au détriment d’autres. En particulier elle manipule le sens de l’œuvre, ce « ce que voulait vraiment dire l’auteur » qui souvent ne sied pas à la postérité…

Mais enfin ! Enfin quoi, Crash !

Quel enjeu ? Il m’a fallu lire 5 articles récents sur Crash de Ballard pour trouver enfin timidement le terme de « pornographie ». Alors que oui, Crash est un livre pornographique, et c’est sa finalité première, et vous êtes tellement bizarre à lui créer une aura menteuse que je ne m’y attendais pas à ce point. Alors que son auteur même, Ballard, le qualifie de « roman pornographique et technologique ». Encore une fois, quelle est donc cette volonté farouche et parfaitement collective d’étouffer la volonté de l’auteur ? Il y a quelque temps, pour la lecture de L’Arioste, je pouvais accepter comment le XIXe puritain et hygiéniste avait dévoyé l’œuvre selon son goût, OK. Mais entre L’Arioste et nous, il y avait eu une longue guerre qui avait vu la pudibonderie bourgeoise gagner sur tout ce qui était antérieur. Mais là ? Crash est un livre des années 70 du XXe ! Alors, pourquoi tenter d’en faire ce qu’il n’est pas ?

C’est vrai, parfois, une œuvre est trouble et se fait même la complice de son exploitation à hue et à dia, prêtant le flanc à, incertaine, floue. Mais pas Crash. C’est un livre simple et répétitif jusqu’à l’obsession. Alors, c’est bien « vous » le problème… Vous lecteur ou pseudo-lecteur… Ou plutôt, vous êtes le problème au moment ou vous voulez parler de vos lectures, à ce moment où vous voulez en faire la publicité et qu’alors vos petites manières vous susurrent qu’il faut mentir pour arranger l’œuvre selon la petite morale inculquée par vos parents… Quelque chose comme ça, ou pire, si tu es un lecteur payé, un « pro », et que tu t’adaptes à ce que tu crois que ton lecteur secondaire veut lire… Ou ce qu’il faut cacher pour ne pas l’effaroucher…

Même l’adaptation ciné, que j’estimais tant, est traitre, puritaine et déjà kitch.

Donc, Crash est essentiellement, massivement, un livre pornographique qui met en scène une perversion sexuelle. Perversion relativement inoffensive, peut-être, par la spécificité même de sa perversion., mais clairement pornographique.

Et ceci expliquant ce qu’un commentateur un peu simplet ne comprenait pas : « mais pourquoi Crash a-t’il été mal reçu aux USA, peu en Angleterre et salué comme chef-d’oeuvre en France ? » Hein, c’est vrai ça, pourquoi ? Et bien pour les États-Unis, c’est clair, ça parle de sperme à presque toutes les pages, et pour la France, nous sommes par tradition armé culturellement pour recevoir et accepter un texte comme celui-ci. Et ceci, à double titre : notre panthéon est largement peuplé de pornocrates, et nous (un nous vaguement abusif) avons un goût pour les œuvres singulières, voire carrément marginales, plus que pour les grandes gagneuses de Nobel nous assommant de grandes vérités morales. Crash est ainsi directement rentré dans le panthéon des œuvres « selon le goût local » (de par chez moi).

Continuons, Crash est donc avant tout pornographique et, peut-être double crime pour certain, il raconte la prise de conscience de l’homosexualité du narrateur. C’est d’ailleurs la seule chose qui se produit dans ce livre, la seule chose qui se déroule… la progressive acceptation par le narrateur que les personnages féminins et les voitures ne sont que des prétextes.

Mais surtout, surtout, le plus grand délire collectif sur le livre : Crash N’EST PAS UN LIVRE D’ANTICIPATION ! Ballard en a écrit. Mais pas celui-là. En 1972 (année d’écriture), il est plutôt même en retard, avec un imaginaire et un décorum fortement ancré à la charnière des années 50 et 60, moment d’apothéose de la mythologie de la bagnole. Il sort, ironique coïncidence, au moment même du premier choc pétrolier qui marquera le début de la décadence d’une utopie. Cette décadence qui allait aboutir un jour à la « voiture autonome », pantoufle roulante familiale antithèse absolue de la prothèse sexuelle chromée. Tous les détails du fétichisme de Crash sont obsolètes, et pas seulement les chromes largement remplacés par le plastique, mais aussi les stations-service et autres stations de lavage avec leur « préposé », et sans parler de ce vieux fantasme de l’hôtesse de l’air… Depuis combien de temps les automatismes ont-ils fait disparaître les humains des scènes inaugurales décrites par Ballard ? À ce compte, Crash est aujourd’hui aussi archéologique que les délires du Marquis. Crash est donc un texte parfaitement ancré dans son temps,  clôturant même le cycle historique de domination fantasmatique de l’objet roulant. Bien sûr, ce rapport fétichiste à la voiture existe encore, mais il n’est plus le phénomène qu’il était, s’étant édulcoré dans le quantitatif, dans la généralisation et surtout dans l’obsession sécuritaire… L’érotisme de la bagnole a subi depuis la publication de Crash un fort déclassement social, d’aristocratique chez Ballard à soupçon de beaufferie aujourd’hui. Et l’érotisme plus large de la prothèse s’est déplacé sur les robots, les exosquelettes, les implants, les transformations physiques extrêmes et les pratiques sportives à risque. Et d’ailleurs, Ballard serait peut-être déçu que pour ceux qui fantasment et exhibent aujourd’hui les photos de leurs blessures corporelles sur le réseau, le simple skate ait totalement remplacé la bagnole…

Si Crash n’est pas une anticipation, il reste un texte étonnant qui s’échine en apparence à contredire son sujet, tout le livre semblant résister au déplacement routier, chaque scène bloquée par des embouteillages, mais plus encore perdue dans le lent et lancinant descriptif de situation figées ou freinées, comme cette description minutieuse du ralenti filmé d’un moment de collision d’un crash test. J’ai lu un Chester Himes il y a seulement quelques mois, dans lequel les voitures roulent à tombereau ouvert (déformé en tombeau, ce qui collerait mieux à « la reine des pommes »), dévalant, dérapant, emportant tout sur leurs passages. Rien de ça dans Crash, même lorsque les voitures se déplacent, elles semblent immobiles, figées pour l’éternité littéraire pour ce qu’elles sont, des chromos, des posters, des idoles technologiques. Nous sommes bien en présence de la description minutieuse d’un fantasme sexuel, comme chez Sade, qui s’exprime par cette perte du déroulement fictionnel et du déplacement routier, et par le ressassement de la scène archétypale du fantasme, tentant par la description la plus lente, chirurgicale et détaillée, de la maîtriser, d’en saisir l’essence, d’en comprendre quelque chose et d’en faire jouer le mécanisme le plus intime.

Mais cette contradiction n’est qu’apparente, si l’on oublie pas que le programme, c’est le titre, et que dans le crash, le déplacement s’achève en apothéose, en explosion d’énergie contradictoire, et que la conscience, à ce moment-là, vit une forme d’éternité, de temps distendu, de condamnation à la contemplation impuissante des vecteurs des forces physiques dessinant d’inexorables, d’implacables chaînes de causalité. Oui, le livre correspond dans sa forme même à l’expérience de l’instant d’un crash. Il reste là parfaitement actuel.

Crash n’est donc pas un hymne au déplacement motorisé, mais à son arrêt brutal, et s’il y a une dimension prophétique, c’est au détour d’une définition global du trafic routier comme « vaste répétition vespérale de la future mort collective », Toute cette frébrilité ne peut que mal finir, et au bout du chemin, en crash général dans un appocalypse mécanisée.

Au bout, je n’irais pas crier au chef-d’œuvre. Un texte singulier, oui, mais trop de répétition, trop de mollesse parfois, trop d’obsession qui démontre que nous sommes bien en présence de la description d’un fantasme sexuel, description qui cherche le point d’excitation, son acmé, jusqu’à nier roman et écriture. En effet, comment le narrateur sait-il que cette femme d’un certain âge accidentée aperçue de loin est dentiste ? Parce que ce n’est pas un roman, mais un fantasme, que l’accidentée doit répondre à certains critères fantasmatiques et n’appartenir qu’à certaines professions ! Au chapitre suivant, c’est une ancienne spikrine qui va s’écraser le visage sur le tableau de bord de sa voiture, et ainsi, le narrateur qui s’appelle « Ballard », comme les autres personnages, semble omniscient, comme connecté à une connaissance supérieure du monde, ou plutôt à ce monde rétréci d’un minuscule scénario coincé entre quelques échangeurs de béton. Seul le chapitre final redevient romanesque, comme si les voitures jusque-là immobilisées reprenaient leur course, mais une course psychédélique, d’un trip final sous acide.

Donc, Crash est un coming-out homosexuel, et ça semble encore en gêner certains — mais sinon pourquoi nommer le narrateur comme soi ? — avec comme toile de fond la mise en scène obsessionnelle et catastrophique de la mort de Lyse Taylord. L’obsession pour cette actrice étant un ultime marqueur de la désuétude du texte. Ironie de l’histoire, celle-ci mourra sans accident en 2011, deux ans après Ballard, dans un temps ou les bagnoles t’engueulent quand tu franchis une ligne blanche et s’arrêtent toutes seules quand un piéton traverse…

[Cet article accidenté est sublimement illustré par quelques dessins du défi inktober 2017 de Marine Blandin. Merci Marine !]

 

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