La main gauche de la droitière

Cette nuit, j’ai rêvé, entre autres n’importe quoi, d’un couple allongé dans un lit d’hôpital, un lit double (faut pas rêver), et d’une infirmière qui se précipite, se penche, s’arrête, très perturbée, car c’est l’homme qui vient d’accoucher. OK, je crois qu’il est temps de noter ici ma lecture dernière de « La main gauche de la nuit » d’Ursula Le Guin…

Elle est morte le 22 janvier dernier, et c’est Facebook qui me l’apprend. Facebook, c’est l’endroit ou les morts meurent, maintenant. Quand je vois passer son nom, une fois, deux fois, trois, je me dis que je connais, et ma petite cervelle est bien incapable de se souvenir si j’ai lu de ça, ou pas, dans la période où je lisais de la SF en masse, entre 12 et 16 ans environ. Je pense que non, je n’ai pas croisé ses romans, mais toujours sur Facebook, Glynnis Fawkes balance « My hero of childhood and adulthood, a neighbor when I was growing up in Portland. I have a letter she sent to me last year, her reply to a fan letter. She inspires still. ». La chose m’intrigue et je note que. Il me faudra quelques jours pour croiser « La main gauche de la nuit », le livre qu’un article du web désigne comme la meilleure entrée dans l’œuvre. Pourquoi pas ?

Il y a très peu, j’avais juré craché que je ne retournerais pas vers mes lectures de jeunesse, mais, tout bien considéré, je suis presque sur de n’avoir jamais croisé les livres d’Ursula K. Le Guin. Alors, c’est une lecture neuve, une découverte.

Une belle découverte. Je suis sûr que « La main gauche de la nuit » ne m’aurait pas plu, petit. Pas assez de SF et trop d’aventure humaine, de cette grande aventure des vrais aventuriers, qui se battent contre les éléments et s’éclatent en traversée de ça ou de ci, de toutes ces aventures humaines qui m’ennuyaient. Pourtant, j’en ai lu, des vrais aventuriers, c’est le genre qu’on offre aux enfants qui lisent, mais je préférais la fantaisie, je préférais tout ce qui s’écarte de la réalité. Alors, « La main gauche de la nuit « , mi roman politique/diplomatique, mi roman d’exploration, ne pouvait me plaire que maintenant. Tant mieux pour le rendez-vous raté.

Maintenant, je comprends une part de l’aura de la dame. « La main gauche de la nuit » est un roman de SF, puisqu’il narre les déboires diplomatiques d’un homme d’origine terrienne coincé sur une planète très lointaine en pleine période glacière, mais il a des qualités de crédibilité sociale et psychologique relativement rares dans la SF, et une puissance d’invention ethnologique étonnante (je découvre ensuite qu’Ursula Le Guin était ethnologue… OK. Elle en tire clairement profit).

J’ai franchement été impressionné par l’invention de cette planète lointaine et de ses cultures, Histoire et mythologie comprises, et par la description de ses habitants, ces étranges « humains » qui auraient évolué hermaphrodites, ou plutôt sexuellements neutres, ne devenant mâle ou femelle que pendant de courtes périodes de chaleur qui permettent la reproduction. Et, en filigrane, la description des conséquences de ce mode de reproduction sur la société qui, si elle connaît la violence et même le meurtre, n’a jamais connu la guerre.

Ursula Le Guin grâce à cette invention d’une humanité libérée des déterminismes de genre, est devenu une référence pour les militants LGBT, mais c’est occulter la misogynie crasse empreinte des pires préjugés du personnage principal, qui lui est et reste un terrien avec une mentalité d’homme ou de femme sortant des années 60, ou guère mieux…

L’autre petit bémol, serait peut-être la description des deux grands pays de ce monde « froid », qui semble sorti tout droit de la guerre « froide » : l’un est libéral, mais féodal, arbitraire et violent, l’autre plus civilisé, mais trop administratif et a inventé des camps d’internement… Pour le coup, la puissance culturelle dont elle fait preuve pour la part ethnologique fait défaut dans ce monde qui semble un peu trop structuré « comme le nôtre » à l’heure de l’écriture du livre. Mais la simplicité de cette métaphore là permet, en creux, de s’amuser de la vision peu reluisante qu’elle a de son propre pays…

Au bout de la lecture, « La main gauche de la nuit » reste un livre puissant, prenant, riche et ambigu (qu’on épuisera pas facilement en interprétation) et même émouvant. Cette humanité neutre qui se choisi une sexualisation par amour, et peut expérimenter les deux sexes plusieurs fois dans sa vie semble à fois apaisée de nombres de nos tourments, et pourrait même passer pour une métaphore pas si fausse d’une réalité de notre espèce tellement plus complexe et plus souple que la vision autoritairement genré des réactionnaires.

La seule chaleur de cet univers glacial est humaine, mais sans cliché ni mièvrerie, et si je ne sais pas si je croiserais un autre livre d’Ursula Le Guin avant longtemps, je ne regrette pas d’avoir réchauffé mon hiver à ce livre-là.

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