Que faire de Nathalie Quintane ?

La lire, déjà (c’est la réponse au titre facile). Même si le livre dont je parle ici a déjà deux ans. Bon, oui, mais le problème avec « Que faire de la classe moyenne » de Nathalie Quintane, c’est que c’est typiquement le genre de livre qui n’est pas lu par les concernés, et donc que ce texte souvent jubilatoire n’a aucune chance d’avoir une quelconque efficience.

Sinon, je suis comme Nathalie Quintane, j’en viens et je ne lui veux pas de mal à la classe moyenne, me rappelant toujours que le confort est mieux que l’inconfort, n’en déplaise aux néorustiques, et ne devrait pas être « réservé » (privatisé dit-on partout, sans que personne ne semble en comprendre le sens), mais que le mieux est… OK, j’en suis, même si je m’en suis extrait violemment il y a quelques années, par un arrêt de jeu — j’ai arrêté de jouer, c’est comme ça dans ma tête — et donc m’en suis extrait par le bas et par le haut, car la vie n’est jamais pure et le réel est la complexité même. Et même si, comme dit Nathalie Quintane, on ne sort jamais de sa classe sociale d’origine, peut-être fais-je partie des « retraits mélancoliques » joliment nommés ? Quelque chose comme ça, mais même en ça, il n’y a pas vraiment de choix, je reste d’où je viens. Sauf que je ne viens pas de la classe moyenne, mais de l’accession à la classe moyenne, nuance de poids. C’était déjà, sous mes yeux d’enfant, un déplacement, pour ne pas dire déclassement, car après tout on peut se dé-classer dans un sens ou dans l’autre, et j’ai donc pu voir ce qui s’y perdait et ce qui s’y gagnait. Je n’ai pas goûté ce qui s’y gagnait, et je suppose que c’est pour ça que « j’en suis là » (nulle part). Il y a très longtemps, puisqu’on observe mieux ce qui bouge, J’ai observé. Je ne critique pas les aspirations, même si je sais que pour leurs formes, elles n’étaient pas plus légitimes que n’importe quoi d’autre et qu’elles portaient leur lot d’artifice, et surtout qu’elles venaient par le calque des logements des officiers d’un sauveur occupant. Celui qui a chaussé mon père de Converse (que j’apprécie toujours) et par « Mécanique Populaire » et d’autres qui ont vendu un modèle pavillonnaire catastrophique. Ça, c’était selon mon observation, de mon point de vue minuscule. L’histoire de l’urbanisme retiendra plutôt, lié à la guerre aussi, l’invention de William J. Levitt (aussi génialement toxique que l’agriculture intensive) qui eu l’idée de vendre en masse des maisons surclassées mais taylorisées aux vétérans américains… Avant d’ensemencer la banlieue parisienne d’ailleurs. Il n’est pas rare que la solution miracle tourne au poison. Mais ce que j’ai vu moi, à la sortie des années soixante, c’est la coïncidence des flux, qu’on ne devrait jamais croiser, entre la pulsion pavillonnaire et l’invasion soudaine des supermarchés (la trilogie : le pavillon loin du travail, la voiture, le centre commercial au bord de la route). D’avoir vu ces choses bouger, sous mes yeux, j’en garde le filtre qui me fait voir les modes moyennes plus récentes, toutes ces modes qui viennent réactiver la machine moyenne à broyer le monde. Mais c’est la mélancolie du déclassé, bien sûr, qui me fait formuler ça comme ça.

Dans sa première partie, ce court livre est méchant, comme une crise d’adolescence quand on ne sait comment se libérer de ce qui étouffe, mais Nathalie Quintane y écrit la plus marrante antiphrase que j’ai pu lire depuis longtemps (antiphrase, c’est moi qui le dis, pour rire) :

« Je ne souhaite pas l’agonie de la classe moyenne, je ne souhaite pas même qu’elle périclite, qu’elle s’affaiblisse et qu’elle s’effondre, je ne veux pas qu’elle tombe à genoux et qu’on lui voie le blanc des yeux, et qu’elle râle, et que dans ce grand râle d’agonie elle voie défiler toutes ses turpitudes passées, ses manquements – y compris à l’égard d’elle-même et de ses enfants –, ses ratés, ses approximations, cette confusion native contre laquelle, depuis plus de soixante ans, elle n’a encore rien fait, ses agacements brusques et ses craintes soudaines, ses piétinements administratifs, sa vision de la vie comme un conglomérat, son obsession des puces dans le cou des chiens, de la consolation par l’ice-cream ou le pain biologique, son hésitation entre mettre un verrou ou une caméra, sa rédemption par la randonnée estivale, sa nostalgie des robes chemises, mais pas du psychédélisme, son perpétuel résumé de la situation, quelle que soit la situation, par des ça suffit ! »

Et ça continue long et marrant comme ça…

En même temps, tout ce texte au statut trouble (essai ? pamphlet ?  Témoignage ? Qu’elle nomme elle-même « texte » et ça me va), est « anti », puisque contradictoire. La charge première, méchamment jouissive, se délite en nostalgie, et même en tendresse pour d’où l’on vient, pour enfin se terminer en aporie. Parce que sérieusement, qui peut répondre à la question du titre ? Personne. Mais je préfère ce texte sincère et drôle à un pensum d’idéologue ravi ou critique. Après, on peut imaginer ce qu’on veut pour l’époque qui vient, et même le pire. Et peut-être que cette question des classes moyennes, très historiquement datée, disparaîtra dans un soubresaut métahistorique ultime encouragé, voire provoqué par ce catastrophique mode de vie moyen dont la propagation virale n’en est qu’à ses débuts ? Oui personne ne sait quoi faire de ce gros ventre de l’humanité dans lequel fermente aspirations, désirs, frustrations et désillusions.

Mais pour rappel, s’il est bien difficile de répondre à la question du titre de Nathalie Quintane, il est facile de répondre au mien, de titre : que faire de Nathalie Quintane ? La lire (surtout si tu penses en être).

 

Sur un sujet connexe :

http://bonobo.net/la-vie-domestique-et-autres-dependances/

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.