Une fille dans un arbre

On ne voit que ce que l’on connaît déjà. C’est ainsi que nous sommes tous aveugles. Et c’est comme ça que lorsque nous découvrons quelque chose (un objet, un auteur, un type d’image, un concept..) que nous ne connaissions pas, nous le voyons brusquement partout. On pourrait réécrire l’histoire du monde sous cet angle, mais je vais me contenter de ce que j’avais prévu : un court billet sur ce petit livre allemand de photographies de femmes perchées dans des arbres que m’a prêté Mai Li Bernard la semaine dernière.

Et en découvrant cette étrange collection, mon premier réflexe a été de penser que je n’en avais jamais vu… Où plutôt, que je n’en avais pas « détecté le genre », lors de ma folle tentative pour écrire une taxonomie des images voguant sur le réseau Tumblr.

Ici :

Tumblr, la sédimentation d’un imaginaire commun. 1 / Introduction
Tumblr, la sédimentation d’un imaginaire commun. 2 / construction de la machine
Tumblr, la sédimentation d’un imaginaire commun. 3 / lectures
Tumblr, la sédimentation d’un imaginaire commun. 4 / subjectivité
Tumblr, média social. 1 / approche expérimentale / introduction

Je n’avais pas vu qu’il pouvait y avoir là un motif particulier, et donc un sujet à collecte… Je suppose qu’en toute inconscience, j’ai vu des femmes dans des arbres, peut-être, mais je les ai alors placés dans la catégorie plus large et plus importante historiquement des « femmes dans les bois » beaucoup plus massives, plus fréquentes, et donc impossible à rater.

 

Mon second réflexe, étant donné que j’ai tout de suite considéré la chose comme rare, fût de [dis-]qualifier la collecte des photographies de femmes dans les arbres, non la prise de vue, comme perversion singulière, sorte d’hapax du genre, un peu comme les amateurs de tomate géante en latex où les collectionneurs de nez humain en forme de Tortues Ninja…

Pourtant, peut-être que Jochen Raiß, le collecteur, a vraiment su voir une série d’images représentant un rituel particulier dans une masse indistincte de photographie ? Peut-être. Il a su la voir, où il a créé la catégorie en triant et excluant ce qui n’y rentrait pas comme les « hommes dans les arbres » où « enfants dans les arbres » ?

Sa petite introduction est trouble. Il semble tourner autour de ce que lui évoque/provoque ces clichés sans mettre de mots dessus. On comprend rapidement qu’il y voit une esthétique particulière, que ces photographies exercent une certaine fascination sur lui, mais à aucun moment il n’assume ce qui sous-tend pourtant l’acte même de compilation : la tension érotique qu’il pourrait deviner, pas nécessairement dans l’image même, mais dans le rapport entre le sujet et le photographe. Pourtant, il évoque le regard particulier que ces femmes semblent avoir en commun…dsc_0002

Ces femmes, oui, car puisque je viens de brasser une grande quantité de photographies familiales anciennes, pour l’instant, je n’ai croisé aucune femme perchée, mais deux ou trois photographies d’homme dans des arbres. Je n’ai encore rien trouvé qui rentre dans sa collection…

Donc, la nature même de sujet spécifique est difficile à démontrer. Lorsqu’un réseau visuel est envahi par un cliché, il n’y a pas d’ambiguïté (même quand c’est surprenant comme l’obsession mondiale pour les images de tasse de café des adolescents de la classe moyenne), mais quand la chose devient plus rare, on ne sait plus si la catégorie est largement partagée ou existe seulement dans le cerveau du collecteur…

Étant donné que je n’avais pas « vu » cette série, je suis mal placé pour répondre, et surtout, je risque maintenant d’en « voir partout ». Et si j’en vois vraiment partout, alors certaines hypothèses de Jochen Raiß pourraient s’en voir confortées… En effet, il semble circonscrire la mode des femmes dans les arbres aux années 20 à 50 du XXe siècle par exemple… C’est à vérifier, mais ça lui permet de valider d’une certaine manière son « invention » : si vous n’en trouvez pas, c’est que ça ne se fait plus (les filles ne grimpent plus dans les arbres devant un appareil photo). Hum…

Après une recherche rapide (hors du comics. Inutile de chercher, je sais qu’il y en a), Google montre que c’est aussi un cliché du porno soft contemporain. Mais ça n’a alors plus du tout le même sens… où plutôt c’est trop explicite et « dans un autre contexte et pour une autre finalité ». La collection de Jochen Raiß est exclusivement composée de photos amateurs et donc ce ne sont pas seulement des images, mais aussi, potentiellement, des traces d’un rituel privé. Mais de quel rituel ?

On va passer très vite sur la lecture psychanalytique des images en tant que telles qu’élude complètement l’auteur, sinon en avouant que les regards de ces femmes l’interpellent. Tient donc ! et sur la lecture animiste qu’il évoque un peu, lecture qui viendrait donner un cadre idéologique et historique à ces clichés : l’Allemagne du début du XXe siècle, pays de Monte Verità fasciné par « le lien mystique du corps avec la nature », bof, pour s’interroger plutôt sur les conditions « privées » d’apparition de ces images.

Comme ça, sans preuve, je ne crois pas à une mode circonscrite entre les années 20 et 50 de l’Allemagne (ce qui donc, sans la nommer, englobe la période nazie). Je crois que c’est de la surinterprétation et un simple biais qui vient du corpus de photos triées. j’y vois plutôt la trace de jeux innocents, ce qui ne veut pas dire dénués d’érotisme, mais simplement sans signification autre que celle de la situation même. Car ces photos, comme souvent la photo amateur, mettent autant en scène le/la photographe que le sujet.  Elles sont éminemment produites à deux, au moins, puisque la femme perchée se donne en spectacle, et que la situation particulière provoque une contre-plongée qui interdit d’oublier le regard et la situation du photographe. C’est pour cette raison qu’encore une fois, la photo amateur n’est jamais « seulement » une image, mais l’objet de fixation d’un souvenir d’une situation privée ou d’un rituel social.

En fait, il n’y a pas vraiment à chercher l’interprétation de ces clichés. Pourquoi ? Simplement, car nous avons tous des souvenirs, pas nécessairement d’images vraiment équivalentes, mais de situations équivalentes, de toutes sortes de situations ou quelqu’un exécute une acrobatie par jeu, lors d’une promenade par exemple… L’image devient alors juste l’illustration d’une bravade : « regarde » « Mais qu’est-ce que tu fais ? Tu vas tomber ! » « Mais non ! », etc., doublé ici, selon le contexte, d’une entorse à la bienséance de la part d’une femme.

Le cadre d’apparition du cliché peut donc être indifféremment familial, amical ou amoureux. Ce qu’on peut avancer, prudemment, c’est que les photographies semblent suggérer une grande complicité avec le ou la photographe, et que certaines photos plus que d’autre nous incitent à projeter la possibilité d’une romance.

Étant donné que j’ai éludé la lecture psychanalytique ou symbolique des images (surinterprétation bateau), il ne reste pas grand-chose à dire, et l’on en reste donc à la question du départ : est-on en présence d’un rituel photographique « commun », ou devant le résultat d’une obsession personnelle du collecteur ?

Si la rareté de l’image se confirme dans le contexte de la photo amateur, alors nous sommes bien en présence de ce que j’ai tenté d’éviter en étudiant Tumblr : restreindre le flux à moi, à ce qui m’intéresse plutôt qu’à ce qui intéresse le plus grand nombre. Je ne collectionnais pas « mon goût » ou les bizarreries, mais je tentais de voir le commun, c’est-à-dire ce qui nous est si habituel qu’il nous en devient invisible. Pour être sûr de trouver ce commun, il faut compter et comparer, et surtout, être submergé. Ici, nous sommes sûrement, jusqu’à preuve du contraire, devant une singularité composée de situations singulières réunies par une obsession unique, celle du collectionneur…

Un aperçu de la collection :

frauen auf bäumen / women in trees

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