La remarquable performance de Robin Lord Taylor en futur Pingouin

Une lecture de Gotham, la série

En passant, rapidement, une lecture de Gotham, la petite série qui met en scène l’enfance de la faune hétéroclite qui peuple les aventures de Batman. Conformément à l’ambiance très noire des derniers films, et conformément à l’évolution des comics depuis les années 70, cette série est un pulp, un polar crasseux presque classique. Les histoires tournent autour du commissariat d’une ville (Gotham) corrompue par une mafia folklorique ayant des ramifications partout, de l’industrie à la finance en passant par la politique et la police… Puisque Batman est encore un enfant, le héros central est « le seul policier intègre » de la ville, qui doit devenir, dans l’avenir de la série et le présent des comics depuis 1939, le célèbre « commissaire Gordon » qui peut convoquer Batman grâce à un projecteur qui tatoue les nuages d’une chauve-souris géante.

Le jeu pour geek proposé par Gotham consiste à découvrir ou reconnaître les futurs méchants mythiques de DC Comics. La qualité entière de la première saison tient dans l’extraordinaire composition de Robin Lord Taylor en Pingouin en devenir qui grâce à presque rien, trois mèches de cheveux, une peau huileuse, un regard psychotique et une démarche claudicante, fait glisser le polar vers le fantastique.

On sait bien qu’il faut réussir le méchant !

[ Mais Gotham s’amuse aussi à installer une tension pré-sexuelle entre les futurs Batman et Catwoman, qui, dans cette version de l’histoire, initie l’apprenti justicier aux bas-fonds, à la marginalité et à la complexité morale. Ceci, juste pour évoquer l’un de mes vieux sujets de prédilection… ]

La future catwoman embrasse le futur Batman

La future catwoman embrasse le futur Batman

À la manière des uchronies, le temps de Gotham n’existe pas. La série se déroule dans un condensé des années 40 à 90 du XXe siècle. Les personnages sortent droit d’un film noir 40′, une part du décor aussi, mais l’on peut y croiser une bagnole 70′ et des flics avec “de vieux téléphones portables »… Et DONC, pas de smartphone ! Cet univers temporellement composite finit pourtant par fonctionner. Ce choix scénaristique étrange permet plusieurs choses. En priorité, ça rapproche de nous le moment où Batman sera adulte, projetant son enfance dans un temps mythique ramassé entre la naissance réelle du personnage et « juste avant maintenant », donc juste avant les smartphones. Dans le temps de la série, il deviendrait adulte « du temps des smartphones ». Je crois aussi, pour l’avoir entendu parfois, que ça vient incarner la manière dont le public cible (les adolescents) perçoit toujours le temps d’avant lui comme noyé dans une ambiance désuète globale sans marqueur temporel précis. Entre discontinuité et continuité, ce Gotham se situe dans un univers parallèle au nôtre… L’équivalent de Terre II, dans la mythologie DC.

J’ai peut-être l’air de rentrer dans la proposition geek, ici, mais ce n’est pourtant pas mon propos.

Venons-en donc à ce qui me préoccupe : je vérifiais encore, en écrivant « Pourquoi Roland est-il furieux ? », que toute fiction est un commentaire sur les fictions antérieures. Et dans ce cadre, plutôt que se laisser baigner par le continuum diégétique relativement commun de cette série, nous pourrions tenter d’en comprendre le placement historique, et son intérêt en tant que commentaire d’un univers fictionnel déjà riche et ancien.

Qu’est-ce que nous raconte vraiment Gotham ?

La chose semble claire et parfaitement inscrite dans le synopsis : Gotham est l’histoire d’une passation de pouvoir entre une ancienne garde mafieuse et une nouvelle. Très bien,  mais la particularité ici n’est pas dans le changement ethnique qui s’était opéré dans la mafia du cinéma des années 70, mais dans la qualification psychologique des personnages. Car Gotham est une mise en fiction d’une histoire réelle de la fiction. C’est une mise en scène de la manière dont les gangsters ont été remplacés par les psychopathes dans la seconde moitié du XXe siècle… Voilà ce que raconte Gotham, comme une illustration baroque d’un drame interne à la fiction même : la disparition de grandes figures de héros et méchants et leur remplacement par des nouvelles. Et cette série légère devient sourde thèse sur l’ingrédient indispensable qui transforme le héros en superhéros : la maladie mentale qui pousse le criminel à s’inventer une identité alternative fantasque et ridicule.

Et il devient évident que les vieux gangsters motivés par l’argent et le pouvoir ne feront pas le poids devant la déferlante des psychotiques. Batman en comics était déjà depuis longtemps l’étrange polar qui a substitué l’alise psychiatrique à la prison (Arkham Asylum). Et cette particularité de la bande dessinée, élément central de la série, dévoile la dimension de méta-récit d’un conte déjà mythique. Car c’est exactement ce qui s’est produit de manière très générale dans la fiction noire à la fin du XXe siècle, qui a vu la disparition du Parain, de la petite frappe, du gangster, tous largement et définitivement supplanté par le serial killer (où tueur de masse) en roi incontesté des méchants nouveaux.

gotham

Comments ( 2 )

  1. / duquerroigt
    Le serial killer est mort, c'est l'espion qui est en train de le supplanter. Mais un espion développant de graves troubles psychique, c'est vrai. Du fait même de sa fonction dans la fiction. Voilà pourquoi l'étrange polar noir qui se joue entre des nations mafieuses est devenu beaucoup plus inquiétant que le pauvre et isolé et tellement stéréotypé tueur maniaque qui agonise dans un imaginaire appauvri et dépassé maintenant. (Ceci n'est que l'opinion d'un fan de séries et autres avatars mondialisés de la telenovela.)
  2. / Alain François
    Je peux être d'accord, David ! Pour ça que je pense que Gotham est le méta-récit de l'évolution de la fiction noire de la fin du XXe siècle. Et nous sommes déjà à l'an 15 du XXIe ! Et c'est vrai qu'on voit pas mal d'espions, et j'aimerais bien voir enfin disparaître cette figure insupportable du tueur en série. Malheureusement, il semble s'accrocher grave dans le cerveau des scénaristes.

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