Urgences humaines

C’était il y a dix jours

Semonce. Nuit d’agonie, petit matin aux urgences. Diagnostique : pas d’urgence, mais il faudra extraire l’organe et son gros caillou. Le sujet n’est pas là. Le sujet était à côté de moi, sur l’autre brancard. Homme un peu plus vieux que moi, qui cherche ma complicité, très peu aimable avec le personnel hospitalier. Enfin, rapidement libéré, il est remplacé par son identitique pire, homme aussi un peu plus vieux que moi, encore que j’ai de plus ne plus de mal à savoir, ni l’âge que j’ai, ni celui des autres. Un homme au corps déformé, aux bras coniques couvert d’une peau de batracien, multibranché aux machines qui l’aident à respirer, à vivre. Le sujet, c’est lui, voisin immédiat imposé, authentique connard, ignoble narcissique éructant contre les infirmiers, tentant de les humilier, de les prendre en faute, indifféremment pensais-je, avant de comprendre qu’il ne s’adoucissait qu’au grade de médecin. Indifférent au sexe, mais pas à la hiérarchie. Moi, la tête se dégageant lentement de sa gangue de souffrance, par le fluide de la perfusion, retrouvant quelques compétences mentales, observant, écoutant, voyant ces gens plutôt jeunes, incroyablement vivants, pulsants, s’affairant sur moi ou le voisin avec précision et douceur, disparaissant, revenant, ou remplacé par d’autres, dans ce balai taylorisé du soin d’urgence, répondant du tac au tac à l’agressivité du con par de l’humour, de l’humour, qu’ils se balancent aussi entre eux. Un humour de survie. Je regarde, comprends la machine, comprends l’incompréhension de la douleur dans l’attente, comprends l’organisation malgré le sous-effectif de cette avant-garde et vois son engagement total, absolu, dans une guerre perpétuelle. Ne comprends comment. Comment font-ils ? Ils rient. Ils se moquent, ils se balancent des coups de cul et des vannes. Ils se stimulent, ils s’entraînent, ils foncent.

On me libère, avant de sortir, je m’arrête, me retourne et envoie « bon courage » pour les soignants. Le connard le prend pour lui, mais je vois, au tressaillement du dos de l’infirmière, qu’elle a compris que c’était pour elle, qui sauve des cons cent fois par jour.

Dans le couloir, j’aperçois l’un qui a décroché, visage effondré, liquide. La fatigue, l’épuisement. Pourtant, j’aurais le droit à un dernier gag avant de partir.

Comment font-ils ?

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