Vernon Subutex, ou le syndrôme Raffarin

Cet article est référencé dans : critique, littérature

J’ai trouvé la fin facile, facile comme le scénar d’une bande SF de Métal Hurlant, facile comme une mauvaise blague de fin de soirée. Et foireuse. J’ai pensé aux augures de Sollers, dans les années 80, si sûr de lui, le gars qui avait tout compris à son époque au point de prédire l’avenir, et qui s’est tant planté ! Non, pas tant planté, complètement planté ! totalement ! 

La trilogie Vernon Subutex, de Virginie Despentes.

Faut pas jouer à ça, à l’affranchi qui a tellement le goût de son présent sur la langue qu’il croit qu’il sait où ça va. À ce jeu, on se plante, et on se plante à court terme, et ça, c’est moche et assez ridicule. Mais c’est un moindre mal, même si ce symptôme là, de cette trilogie, en est un autre de la même maladie qui ronge l’oeuvre, en gangrène, l’empêchant d’être ce qu’elle aurait pu être.

L’autre, le symptôme principal de la maladie, c’est la déficience du scanner sociale. C’est un symptôme commun. On dit qu’on a l’horizon de deux classes au-dessus de soi, et deux classes en dessous. Ensuite, plus haut et plus bas, ça existe simplement pas, dans sa vie. Michel Houellebecq a eu la présence d’esprit de s’en plaindre, dernièrement, d’être socialement déconnecté et donc plus pertinent. La déconnexion sociale de Virginie Despentes est elle aussi relativement grave. Et cette déconnexion, de mon point d’observation sociale, détruit toute possibilité pour moi d’entrer en résonance avec l’oeuvre. 

 Pourtant, deux choses :

 — J’ai une immense sympathie pour Virginie Despentes. Et une admiration spontanée, autant pour l’oeuvre que pour le courage. Je me souviens très bien pourquoi elle sait les dangers des réseaux, comment ça a été violent, comment les connards se sont acharnés sur elle.

— J’ai été embarqué par le premier livre. Je ne m’y attendais pas. Depuis quelque temps, j’essayais de revenir vers le roman. Mais tout me tombait des mains. J’ai tenté haut, fort, rare, panthéonifié, marginal… Non, tout me tombait des mains ! Je me disais, « le roman », c’est plus pour moi. Ça me fait chier, ça raconte toujours la même chose, j’ai toujours l’impression d’avoir déjà lu…

Et puis, cette sympathie pour Despentes… Alors, j’ouvre le tome premier de Vernon Subutex, et engrainé dedans. Pendant un tome et demi. Et c’est déjà un petit miracle !

 Ensuite, au milieu exact du tome deux, l’écriture s’effondre. Mais je sais pourquoi et je pardonne facile. Ces moments où t’es obligé de raconter un truc mièvre, chiant, mais indispensable pour aller là où tu veux aller… Chiant, la fiction de genre ! Ensuite ça se reprend, et au milieu du tome trois, ça redevient marrant, comme une locomotive qui passe le col pour descendre de l’autre côté. Et la fin en conclusion le diagnostique foireux… Mauvaise blague.

Bon, sinon, c’est beau, cette structure circulaire, cette ronde de personnages qui tournent autour d’un axe unique, le pseudo-personnage du titre, et cette manière de s’en approcher, de s’en éloigner, par la subjectivité des personnages périphériques, de montrer par chapitre le regard d’un sur le centre, sur le point de rencontre, de convergence…

Oui, c’est beau. Il faut une puissance documentaire exceptionnelle pour faire ce qu’elle fait, Virginie Despentes. Il fait avoir amassé un corpus monstre d’informations subjectives. C’est le roman, la qualité balzacienne du roman.

Pourtant, si en tant que lecteur satellite, je suis resté à la périphérie, sans jamais totalement adhérer, c’est pour une raison simple : l’ambition sociale des trois livres ne colle avec rien de ma vie. Rien. Et c’est étrange. Tant de documentation, et rien qui ne colle ? C’est anormal, dans le cadre de ce projet qui a une claire volonté d’englober le fait social d’un moment, d’une société, d’un pays et de projeter tout ça dans le futur, à la Houellebecq.

Je peux ni me dire que j’ai lu le truc du moment, diagnostique biaisé, ni une oeuvre majeure, qui m’aurait emporté longtemps… Non, dommage.

Subutex, c’est un peu comme prendre les candidats d’une TV réalité pour « le peuple ». 

Sa bande de cas sociaux, c’est les x-mens ! ils ont tous des super pouvoirs ! Et puis ils sont tous beaux, et même plus, ont tous des capacités de séductions hors du commun ! Rien que ça ! Du coup, ses « gens normaux » n’ont rien de normaux, et le fait social, la réalité sociale, et donc la réalité du temps, lui échappe totalement, réduisant ces trois gros tomes à de la SF un poil caricaturale.

Le Vernon, qui perd son RSA au début du livre est un ancien disquaire « mythique » qui a formé une vedette au rock, et même au fond du caniveau, il lui reste l’héritage symbolique, un réseaux social solide et par dessus le marché (cas de la dire), la beauté physique… et plus loin, le fond du fond de la sociologie, le sol de la fosse humaine, la femme d’un certain âge au corps déformé par la bouffe et l’alcool, éructant, vulgaire et vile, est une ancienne prof de littérature. Par une prof du français, non ! De littérature ! T’imagines pas Virginie ! D’ou je viens, « prof de littérature », même au chômage, même alcoolique, c’est un pic social inatteignable ! t’imagines pas comment l’iceberg continue profond, dessous la surface qui te sert de miroir et t’empêche de voir vraiment la « société » que tu aimerais décrire !

Évidemment, ça ne devrait avoir aucune importance. Après tout, lire un roman avec une ancienne star du porno, un trader, des rockeurs, pourquoi pas ? Non, ça ne devrait pas avoir d’importance s’il n’y avait cette volonté affichée de réaliser un scanner social et politique de l’époque. Et c’est là que je ne m’y retrouve pas. Elle parle sûrement de gens qui existent, mais en 52 ans de vie, je n’ai jamais rencontré ces gens, et donc je doute de leur représentatitivé, et donc je doute qu’on puisse en tirer un portrait de l’époque, et extrapoler un scénario pour la suite… 

Je ne parle que des défauts, mais c’est brillant aussi, ça roule, ça emporte et ça fait rire. C’est pas une écriture qui te scotch, qui t’épate, qui te transcende et te donne envie d’écrire, mais c’est ce que c’est et rien de plus, et c’est une vertu. Et il y a des fulgurances, et des choses, tu sais qu’elle a entendu, observé, mémorisé, comprise, ou deviné, avec une force, une puissance documentaire rare.

Oui, ça faisait longtemps que je n’avais pas été pris par une histoire qui s’étale sur trois gros livres. Donc, faut relativiser mes chouinnements. Mais c’est juste ça :  j’aurais adoré m’abandonner complètement à la fantaisie, malgré les moments un peu niais, et même, aller, tant pis, même j’aurais accepté son obsession à la limite du ridicule pour la beauté. Même dans les patelins les plus bouseux, les personnages ne tombent que sur des gens exceptionnellement beaux, et elle ne peut pas s’empêcher de le noter, longuement, montrant ainsi que le mal qui nous tue, le vrai, elle l’a en elle, au-delà même du constat cruel que la vraie hiérarchie, c’est la valeur sur le marché du sexe, et que la seule vraie déchéance, c’est l’âge, inéluctable et universel mécanisme de déclassement social. Elle est imprégnée de cette saleté qui fait tout voir par le prisme du pire des héritages, la loterie génétique, la qualité de la peau, la symétrie du visage, la clarté des yeux…

Et c’est bien là le coeur du problème : le point de vue de Virginie D., au sens strict.

D’où parle-t-elle ? De qui parle-t-elle ? Des gens qu’elle connaît. Et encore une fois, ça ne serait pas un problème s’il n’y avait, dans ces livres, cette évidente ambition socio-politique. Après tout, on ne peut vraiment parler que de ce que l’on connaît, et ainsi, les problèmes sociaux sont systématiquement réduits à une perte de valeur sur le marché du sexe, à l’exclusion de tout autre mécanisme social. Pourquoi ? Et bien pour la même raison que les personnages sont tous issus de l’environnement social de Virginie Despentes, qu’ils soient pauvres ou riches : rockeur, porno star, écrivain, universitaire, journaliste, scénariste et producteur, et les aspirants et satellites de ce monde-ci. À l’exclusion de toute autre possibilité. Encore une fois, ce ne serait pas un problème, si on oubliait que ces 3 livres donnent constamment des leçons, des leçons sociales, économiques, politiques, idéologiques… 

…Et n’avait cette prétention à synthétiser l’évolution d’une époque, et même deviner son futur…

Encore qu’arrivé à la fin, on comprend enfin de quoi ça parle vraiment et ce qu’aurait du rester le livre : une complainte mélancolique, nostalgique, sur la disparition de la culture rock.

 

[Ha ! C’est quoi le syndrome Raffarin ? Référence à la célèbre  raffarinade : «la France d’en bas», qui fût mal comprise par les journalistes, car le R complétant, on comprenait que le bas de la France était composé de la bourgeoisie provinciale, des petits propriétaires, exploitants (comme ses parents), des professions libérales, médecins et notaire, et qu’en dessous, il n’y avait rien…]

 

Laisser un commentaire

%d blogueurs aiment cette page :