On n’aborde pas un réseau social sans s’y plonger
Depuis environ 6 mois, je me suis immergé dans l’un des hauts lieux de l’imaginaire contemporain partagé, le réseau social et plateforme de blog « Tumblr ». Si vous connaissez peu, n’allez pas imaginer que ce réseau est très secondaire. Relativement peu connu en France, il semblerait qu’il arrive devant Facebook chez les jeunes américains (13-25 ans), et sa courbe de croissance est très supérieure à celle de Facebook.
http://www.zdnet.fr/actualites/tumblr-depasse-facebook-chez-les-13-25-ans-39786213.htm
Quelques amis me conseillaient cette plateforme depuis longtemps, mais j’ai pourtant négligé leur conseil. Je regrette maintenant le temps perdu. C’est l’un des très hauts lieux de publication et d’échange d’image (les Tumblrs textuels sont minoritaires). La richesse iconographique de cette plateforme fait passer Facebook pour un désert culturel. Et Twitter, malgré ses tentatives, reste dédié à l’aphorisme et au lien.
Lorsque j’ai réalisé cette saisie d’écran, Tumblr annonçait 136 millions de blogs. Pour être juste, il faudrait savoir le pourcentage de blog actif… et celui de blogs «vides» ouvert seulement pour accéder à la partie sociale.
Dans Tumblr, vous pouvez créer un blog presque instantanément et le personnaliser graphiquement en un clic grâce à des thèmes interchangeables (c’est plus simple encore, puisqu’on peut « voler » une apparence d’un tumblr que l’on est en train de visiter). Du point de vu de la machine, c’est redoutablement simple et ergonomique. De plus, créer un blog vous ouvre la possibilité de créer ensuite des blogs « secondaires » qui ont la particularité de pouvoir être « partagé », et donc d’ouvrir à la publication collaborative. C’est ainsi que j’ai fait mes timides débuts en participant à un blog collectif de collecte de « bizarreries » :
http://des-objets-trouves.tumblr.com
Timide. C’est le cas de tous mes débuts sur chaque réseau social que je découvre. J’ai donc traversé une relativement longue période d’observation et d’expérimentation. La première chose à dire, c’est que l’adjonction d’un réseau social à un écosystème de blog est une idée remarquable en matière de diffusion de l’information. Il y a donc deux manières de diffuser : la publication web en elle-même, sur le blog, et la possibilité, par le jeu de la réception, que cette publication « parte » pour un petit tour des blogs. Les images qui « réussissent » peuvent alors faire le tour du monde très rapidement. À l’usage, c’est très difficile, mais c’est l’enjeu du réseau : publier quelque chose qui va plaire et être partagé. Ceci vous évoque les autres réseaux, et Facebook en particulier, oui, mais ici, vous n’êtes pas partagé par des « individus » dans un « simple réseau social », mais par de véritables outils éditoriaux. En effet, ce sont des blogs, vrais blogs sur le grand Web qui vous publient.
Les blogs Tumblr
Les blogs tumblr sont de deux grands types puisque ce réseau se présente comme le réseau des artistes et créateurs en tout genre :
Un premier type que l’on nommera « émetteur » et l’autre « collecteur ».
Les émetteurs publient des images de leur production (artistes, photographes, etc.) ou de source extérieure à Tumblr. Les collecteurs jouent le jeu social de Tumblr qui consiste prioritairement en « rebloguage », c’est-à-dire à publier sur son propre blog Tumblr une image qui transite déjà sur d’autres blogs Tumblr. L’avantage pour les producteurs d’images, c’est qu’une image est toujours sourcée, et que son parcours de blog en blog est inscrit sous le post. C’est d’ailleurs l’un des moyens de déplacement dans le réseau : remonter à la source d’une image en passant de blog en blog). Additionné aux «coups de cœur» (le Like Button de Facebook), Tumblr nomme l’ensemble des interactions « notes ». Une image doit donc accumuler le plus grand nombre de « notes ».
On distingue très rapidement un « émetteur » d’un « collecteur », car celui-ci ne reblogue pas. En effet, s’il rebloguait une image ou un texte, il parasiterait la « pureté éditoriale » de son blog par des images externes sans rapport avec son sujet, son esthétique, sa production personnelle… Un bloguer « émetteur » est donc condamné à n’avoir que des «coups de cœur» avec ce petit cœur que Tumblr partage avec Facebook, mais sans participer à la diffusion mondiale d’une image. « Aimer », sur tumblr, est le jeu social à minima. Le collecteur, lui, reblogue. Il est soit un collectionneur monomaniaque, soit un collectionneur éclectique dont les choix libres finissent par dessiner une sorte de portrait chinois ou de journal de ses humeurs.
À ce propos, Tumblr propose par défaut une page « d’archives » qui présente sous forme de vignette classée par mois de publication l’ensemble d’un blog. On prend vite l’habitude de passer par cette page impersonnelle, de présentation standard, pour « savoir à qui on a affaire » plus rapidement qu’en visionnant la page d’accueil d’un site qui ne présente parfois qu’un seul post. L’adresse de cette page d’archives est toujours la même. Il suffit d’ajouter « archive » à l’adresse du Tumblr.
Donc, si l’adresse de mon premier tumblr est :
webobjet.tumblr.com
ses archives sont accessibles ici :
webobjet.tumblr.com/archive
Ce petit geste, passer par les coulisses, devient vite un réflexe. Il permet aussi de remonter rès vite dans le temps, pour voir des posts anciens, grâce à une syntaxe très compliquée : http://webobjet.tumblr.com/archive/2013/5 pour le mois de mai 2013 par exemple.
Dans mon premier blog ouvert, webobjet.tumblr.com, j’ai commencé par poster des images vintages qui trainaient dans mon ordinateur, sans trop comprendre le mécanisme. Quelques tumblrs se sont très vite abonnés au mien. J’étais très fier de mes premières abonnées ! J’ai ensuite compris qu’une politesse minimum, mais non obligatoire était de s’abonner en retour à ceux qui prenaient la peine de suivre ses publications. Je me suis donc « naïvement » abonné systématiquement à ces parfaits inconnus… C’est là que la chose est arrivée… Un matin, j’ouvre le dashboard de Tumblr qui présente en flux les posts des autres… Un déferlement d’images pornographiques «pros» ! Je ne suis pas particulièrement prude, mais dès le matin, en masse… Comment dire… C’était légèrement indigeste. Pour comprendre ce qui m’arrive, je regarde qui a publié « tout ça », et je découvre alors que je me suis abonné à des Tumblrs « spécialisés ».
Tumblr très spécialisés ?
Je découvrais plusieurs choses d’un coup :
— Je ne suis pas sur le puritain Facebook
— À force de trainer « dans » facebook, j’avais oublié que Web et porno sont presque synonymes
— Parmis les gens qui se sont spontanément abonnés à moi, petit nouveau, il y a des «pros», peut-être community manager de site pro qui guette le nouveau ? (Peut-être même que Tumblr vend le service). C’est une hypothèse. Et je pense même maintenant que ces sites sont des rabatteurs pour les sites pornos, les images pointant directement dessus, et même que ces « tumblrs » fonctionnent comme les dealers avec la drogue, fournissant une « came » gratuite aux adolescents, mais avec le lien sur le site payant d’origine.
— On ne s’abonne pas systématiquement à un gentil Tumblr, mais on passe avant sur la page « archive » pour tenter d’identifier la nature du posteur…
— il n’y a pas que les pros du porno. Il y a aussi les marques, et autres tentatives de Com agressive. Mais c’est souvent si grossier que ça ne marche pas. Mais je pense qu’un bon community manager qui aurait un commanditaire très patient pourrait se fondre dans la masse des posteurs spontanés. En fait, j’ai croisé ensuite des images dont il était impossible de déterminer la nature : partage spontané ou publicitaire ?
— Enfin, voilà comment je découvrais le vrai visage de Tumblr et sa vraie différence : C’est un haut lieu de l’échange d’image pornographique, sans la surveillance collective si malsaine de facebook, et sans la surveillance des parents, car s’ils savent que leur progéniture possède un compte facebook, ils ignorent Tumblr et son anonymat… J’y reviendrais…
Je découvrirais bien plus tard que le puritanisme n’est pas absent de Tumblr, mais il se cache dans le moteur de recherche interne qui ignore proprement la majorité du contenu sensible de ce réseau et dans la sélection officielle très lisse des blogs. Et l’on croise aussi régulièrement des traces d’images qui ont été enlevées pour des histoires de droits. Malgré tout, je me retrouvais maintenant immergé dans un lieu d’échange massif et mondial d’images très « libérales ». Ou disons, beaucoup plus libéral que les réseaux que je fréquentais précédemment. Et je me suis rapidement demandé ce que qu’il était possible de faire de ça ?


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