Tumblr, média social. 1 / approche expérimentale / introduction

Je ne fais jamais les choses très simplement. C’est vrai, mais malgré la complexité de ma démarche actuelle, je vais tenter de vous l’exposer en quelques articles nouveaux, comme l’année dernière.

J’ai commencé il y a environ un an et demi à observer le réseau social Tumblr.

L’approche expérimentale était indispensable vu la nature sociale et numérique du médium.

Si vous rentrez dans le métro et que vous vous asseyez à côté d’un parfait inconnu, il y a de grandes chances pour qu’il ne se passe rien. Si vous engagez la conversation, vous créez la conversation, et vous provoquez l’interaction sociale. Mais vous ne l’inventez pas. Cette réalité de la conversation était potentielle dans le fait que deux humains se retrouvaient côte à côte. Donc, vous ne perturbez pas ce que vous observez, mais vous en faites partie, car votre nature est la même que celle de votre sujet. Poncif.

Ce qui est évident en sociologie l’est encore plus dans un réseau social numérique. Celui-ci n’est observable que si vous provoquez vous-même des interactions sociales. Donc, si vous acceptez de participer. Sinon ? Sinon, il n’y a simplement rien à observer.

Une précision : ne pas oublier que participer n’est pas manipuler. Car quoi que vous fassiez, vous ne changerez pas la nature du lieu et ce qui y est possible ou pas.

J’avais rapidement compris qu’il y avait deux manières de “participer” :

L’une en ouvrant un blog de « partage » pour collecter sur son propre blog ce qui est proposé par les autres en constituant une sorte de collection d’image ou de texte qui aurait la double fonction :

1 — de me représenter. C’est-à-dire de construire une identité socio-culturelle par l’accumulation d’éléments esthétiques hétéroclites.

2 — D’entretenir une sorte de dialogue (largement muet) avec ceux qui partagent une partie de mes choix, et donc de mes goûts. C’est un équivalent de l’échange des images de la cour de récré comme matrice à des interactions sociales plus complexes (voire commerciales).

s’installe alors un jeu subtil de reconnaissance et rejet entre les collecteurs d’images. Que ce jeu touche particulièrement les adolescents ou jeunes adultes est assez significatif. Nous sommes exactement dans le cadre d’un jeu de construction de l’identité par affinité ou rejet, dans une quête complexe d’équilibre entre singularités : « moi j’aime ça », et désir de reconnaissance et d’assimilation : « on aime ça ». Les adolescents sont d’ailleurs très friands des « best-sellers ». C’est-à-dire les images qui tournent autour du monde en collectant le plus de like.
Une amie me racontait que son « adolescente à elle » n’avait un tumblr « que pour ça » : la quête de l’image la plus populaire/avoir sur son blog des images à « haut score ».

Tumblr, comme les autres réseaux sociaux, offre donc une manière à une classe d’âge de se reconnaître et de se construire une identité commune.

Je repasse un peu sur mes traces de l’année dernière. Mais je dois réintroduire le sujet. Alors pourquoi cette année de battement ? Simplement parce que ces deux étapes représentent l’expérimentation des deux possibilités d’utiliser Tumblr :

1 — Printemps-Aout 2013

Premier usage : de partage/colportage d’images qui a donné lieu à ces quatre billets :

1 / Introduction

2 / construction de la machine

3 / lectures

1 / Introduction 4 / subjectivité

Cette première manière d’utiliser Tumblr n’était pas celle mise en avant par la plateforme elle-même. Quand j’ai ouvert mon Tumblr, elle se voulait « pour les créateurs », aujourd’hui, dans sa présentation, le mot « Art » arrive en dernier, derrière les usages courants de partages énoncés dans les 4 articles précédents :

“Tumblr is so easy to use that it’s hard to explain.
We made it really, really simple for people to make a blog and put whatever they want on it. Stories, photos, GIFs, TV shows, links, quips, dumb jokes, smart jokes, Spotify tracks, mp3s, videos, fashion, art, deep stuff. Tumblr is 210 million different blogs, filled with literally whatever.”

Tumblr a donc changé son fusil d’épaule en s’adaptant à l’appropriation massive de l’outil par les adolescents.

2 — Aout 2013 janvier 2015 (?)

Il me restait à expérimenter l’autre usage, originel, celui qui est dans l’ADN de Tumblr, et donc publier de l’original. En clair, « être un auteur », ou « être un artiste » autodiffusé. Ce que permet le Web depuis son origine, bien sûr, mais que l’outil Tumblr promet de simplifier d’une part, et de doper d’autre part grâce au jeu social.

Sauf que cet usage à « valeur ajoutée culturelle » est autrement plus complexe que le simple fait de jouer à s’échanger des images. Publier ces propres images, c’est paradoxalement accepter d’être un producteur éditeur d’image parmi les millions d’autres, sans aucune garantie de visibilité. C’est retrouver ce que Pierre-Michel Menger appelle « s’accomplir dans l’incertain ».

Mais j’y reviendrais.

De plus, je savais à l’avance que je n’allais pas proposer des « posters pour adolescent ». Oui, je savais très bien que je ne produirais pas l’une de ces images à succès, esthétique publicitaire, gag visuel, référence à la culture télévisuelle, etc. qui parcourt le monde. Je ne prendrais pas en photo une petite toile de tente plantée au bord d’un grand lac de montagne américain (même si je ne suis pas contre…). Improbable, et donc je savais que je ne pasticherais pas les images dont j’ai découvert l’étrange popularité dans la première partie de l’expérience.

On ne peut pas produire autre chose que ce que l’on est. C’est un des secrets de l’Art.
J’ai ouvert deux blogs photographiques : L’un qui serait une sorte d’autofiction visuelle, qui présentait des clichés de mon quotidien, et l’autre de street-photographies.

— L’autofiction en photographie est une pratique traditionnelle, depuis J. H. Lartigue. C’est un genre « rebattu », qui propose, comme tous les genres, des cliches standardisés. Je goute ce genre « égotique » (du terme de Stendhal), qui supporte facilement la « photo ratée » et le bougée volontaire ou non. C’est le lieu privilégié d’épanouissement de la photographie sans qualité que j’affectionne particulièrement.

— La street-photographie est tout aussi codée. Et de même, on ne se refait pas, c’est une photographie qui supporte très bien l’accident, le ratage, le bougé.

3 comments

  1. […] Tumblr, la sédimentation d’un imaginaire commun. 1 / Introduction Tumblr, la sédimentation d’un imaginaire commun. 2 / construction de la machine Tumblr, la sédimentation d’un imaginaire commun. 3 / lectures Tumblr, la sédimentation d’un imaginaire commun. 4 / subjectivité Tumblr, média social. 1 / approche expérimentale / introduction […]

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