Cabinet portrait

Publié le 28 mars 2022

De ma bibliothèque, j’extirpe Cabinet portrait, roman de Jean-Luc Benoziglio (Seuil 1980). Je suppose que ce livre est chez moi pour la photo de famille en couverture, identifiée comme archives de l’auteur par une note en 4e, et bien sûr par la sympathie naturelle que j’ai pour la collection Fiction & Cie de Denis Roche. Sinon, jamais lu. Et jamais lu Jean-Luc Benoziglio. C’est comme ça. C’est cruel et arbitraire et soumis à tant l’aléa, la lecture, que je serais bien en peine de savoir pourquoi. Aujourd’hui, ma surprise est donc totale, d’y découvrir un grand comique, un vrai comique, pas particulièrement sympathique comme tous les vrais comiques, mais capable de tenir le rythme du sarcasme du début à la fin du livre, à chaque phrase, sans fléchir, sans reprendre son souffle, en véritable athlète de l’humour noir. Et mon cerveau bizarre le ligote maintenant avec Kafka, Topor et Malaquais… Étrange botte d’asperges… Pourquoi pas ? Alors ? Alors, Cabinet portrait est une farce scatologique qui tente de recouvrir d’une couche de sédiment acide (et fumant) le tragique des origines du personnage, et ses origines composent une monstrueuse pyramide d’ascendances massacrées. On en serait gêné à moins ! Bon, c’est de l’autofiction ? Surréaliste ? À peine, un peu, trouble, de fond de cuvette, mais un très beau portrait d’un homme en bout de chaîne généalogique, épuisé et final, cynique et démotivé juste comme il se doit, parfait candidat pour une étude des traumatismes intergénérationnels. Suite à une séparation, celui-ci emménage dans un minuscule appartement avec chiotte sur le palier. Situation sociale périlleuse qui offre de quoi pondre un beau merdier en huis clôt : déménagement, ruminations misanthropes, galerie de personnages grotesques (déménageurs et voisins), et de situations encore pires, avec en arrière fond, la question (démotivée) de l’identité familiale. Et je comprends parfaitement ce mélange de répulsion et de curiosité pour la famille et les origines, ce blog en est la preuve. La vie mentale du personnage à peine acide est scandée et informée par les articles de son encyclopédie géante qu’il stocke dans les WC collectifs faute de place et qu’il compulse frénétiquement en lien avec sa généalogie ou ses angoisses médicales. Ce dispositif particulier, de percées vers un océan informationnel d’arrière-plan, m’évoque d’ailleurs celui d’une lecture récente d’un livre très actuel, La semaine perpétuelle de Laura Vasquez, avec juste, chez Vasquez, un petit réseau numérique mondial en place de la monstrueuse encyclopédie papier. On peut encore consulter une encyclopédie dans les WC, oui, du bout du doigt, mais on a un tout petit poil changé d’échelle.

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