Mémoires de Marguerite

Publié le 5 mai 2022

Désargenté, je me retourne encore vers ma bibliothèque. Je me les trimbale depuis le siècle dernier, ces deux Yourcenar. Souvent ouverts, entamés, réentamés, mais toujours lecture avortée, balayée par les événements médiocres du quotidien ou d’autres lectures. Je suis têtu. J’y revenais toujours, me disant, aller ! cette fois, c’est la bonne, depuis l’temps que me suis dit que j’dois lire ça ! ». Ha la séduction des titres ! Et non ! Comme pour beaucoup d’autres lectures zappées encore et encore… J’y tenais pourtant ! Et ainsi, 2022. Putain, 2022 ! Franchement, si en 1992, par exemple (je dis ça au hasard), on m’avait dit, oui oui, tu as envie de lire ces livres, mais tu ne trouveras une vraie disponibilité d’esprit qu’en 2022… Oui, 2022 ! Voilà 2022, lecture des Mémoires d’Hadrien. Hé bien jamais trop tard pour découvrir un pur chef-d’œuvre ! Même, une sorte d’étalon pour ce qui est du roman. Oui, cette lecture neuve, une manière de réétalonner son goût, de se dire que raconter sa vie, débobiner ses souvenirs, détricoter une psychologie, bien tourner une phrase, mettre en scène une situation, une métaphysique, ou reprendre une forme codée, comme l’enquête ou le thriller, ou s’amuser d’une structure, même savante, ou mathématique pourquoi pas, et toutes les formes que peut prendre le roman depuis 3 siècles, toutes ces ambitions ne peuvent atteindre le bas de la cheville de ce qu’a produit Marguerite Yourcenar : de véritable fausse mémoire d’un empereur romain. Je ne sais même pas comment humainement la chose est possible ? Sinon à croire bêtement à la réincarnation. Le roman peut donc atteindre ce sommet-là de mensonges vrais, de faux-semblants parfaitement semblants, qu’on en oublie à chaque page qu’Hadrien, s’il a écrit ses mémoires, n’a pas su ou voulu nous les transmettre, ou son entourage a trouvé arrangeant de les effacer, mais qu’il n’en reste rien. Quelques accidents de l’Histoire ? Et ces mémoires participent donc au corpus maudit des textes connus disparus. Je comprends parfaitement la mélancolie particulière d’une Marguerite tant imprégnée de culture antique devant ces manques cruels, devant cette douleur du texte absent, et sa réaction, son désir de recréer ce qui manque, de combler. Mais de cette douleur, et de ce désir, que je comprends, à la possibilité de faire, de réaliser et de réussir cet emplâtre miraculeux, cet artifice qui sonne comme si, comme si, cette recréation totale, parfaite, qui ne dissone qu’à de très très rares moments, peut-être, vers la fin de l’empereur, à cause de quelques imprégnations très personnelles de Yourcenar la trop chrétienne qui vont parasiter l’exercice, à peine. À peine. Mais aucune œuvre humaine ne peut être parfaite, et cette « faute de goût » (pardon pour l’euphémisme), de surévaluer l’importance chrétienne au temps d’Hadrien et de ne pas avoir de distance avec le vieil antisémitisme catholique, sonne comme la fêlure qui donne de l’humain à cet Himalaya culturel. Je ne suis donc sorti du charme que vers la fin du livre et de la vie de l’Empereur, qui n’a et n’aurait jamais écrit ces mémoires-là, évidemment, mais qui aurait dû…

Mon exemplaire au Club des libraires de France avec des photos de détails de la Colonne Trajane de Willy Rizzo, des notes de l’autrice (et correction d’après les éditions antérieures) et des bribes de lettres et poèmes d’Hadrien (ce qu’il nous en reste). Maquette de Pierre Faucheux, parfaite donc.

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